| Texte du contenu : | 4 septembre 1922 - Marcel et Georgette Sembat, par B. Montagnon
4 septembre 1922. La nouvelle court parmi nous : Sembat est mort subitement dans sa petite maison de Chamonix. Et immédiatement, au milieu de notre douleur, la même angoisse nous saisit : Que va faire Georgette ? Ils s'étaient connus enfants, ils avaient eu les mêmes joies, les mêmes peines, participé aux mêmes luttes. Marcel Sembat, journaliste étincelant, écrivain, sociologue, grand orateur, Sembat militant dont l'avertissement prophétique de Tours, lancé dans un sanglot, bouleversa le cœur de tous les congressistes, Sembat artiste fréquentant les peintres Matisse, Signac, Marquès, découvrant le céramiste Metthey et Georgette Sembat, sculpteur et peintre de talent dont les grandes compositions sur fibrociment furent une révélation, quel couple admirable et complet ! Ils militaient ensemble. Dans les dernières années surtout, comme si elle devinait le malheur qui planait sur lui, elle le suivait partout, aux groupes, à la section, dans les congrès, elle l'enveloppait d'une tendresse émouvante. Comme nous comprenions qu'elle ne pourrait survivre ! Ah ! qui chantera la grandeur tragique de la mort de Georgette Sembat ? Souvenir des vieilles légendes, invinciblement je pense à Tristan et Iseult dont ils aimaient la transcription de Joseph Bédier. Vous connaissez la légende. Tristan est mort, il est couché sur un lit de camp, Iseult la Blonde arrive, elle découvre un peu le corps de son amant, s'étend près de lui, le serre étroitement et, n'ayant plus de raison de vivre puisque Tristan n'est plus, elle rend l'âme. On les ensevelit en deux tombeaux auprès d'une chapelle, à droite et à gauche de l'abside, mais pendant la nuit, de la tombe de Tristan jaillit une ronce verte et feuillue qui, s'élevant par-dessus la chapelle, s'enfonça dans la tombe d' Iseult. Voilà la légende, elle est belle. Et maintenant, amis, écoutez ce que fut la réalité. Sembat est étendu sur son lit funèbre, il est nuit, Georgette a voulu rester seule près de lui, sa résolution est prise, elle avertit sa famille, elle qui aimait tant la lumière dont ses tableaux étaient baignés, elle écrit : "Par lui j'avais le bonheur, je n'ai pas à me plaindre, mais sans lui la lumière est morte." Puis, en deux pages d'écriture ferme, elle précise ses dernières volontés. Tout est en ordre, elle se recueille mais l'heure passe. Minuit, un dernier billet, d'une main maintenant tremblante, elle frappe ces dernières lignes : "Je veux rejoindre mon aimé. Minuit, douze heures qu'il est mort, je suis en retard." Et dans un fauteuil tout près de lui, d'un coup de revolver elle se tue. Ainsi moururent Marcel et Georgette Sembat. Leurs corps reposent sous la même pierre dans le petit cimetière de Bonnières où chaque année nous allons les saluer au-dessus de cette vallée de la Seine qui les a vus naître, tout près de la maison où ils vécurent que des mains pieuses entretiennent dans l'état où ils l'ont laissée comme s'ils devaient revenir. Et, aussi vivace que la ronce de la légende, notre amitié les réunit dans le même souvenir affectueux, souvenir de ceux qui les ont connus et admirés et souvenir d'un grand parti, fier que ces âmes d'élite aient combattu pour lui.
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