| Texte du contenu : | Histoires marseillaises
Alors, vous voulez vraiment qu' j' vous raconte une histoire ? Oui ? - Oui - Laquelle ? Ah ! l'histoire des deux Marseillais. Mais alors avec plaisir. Voilà, j' vais vous raconter ça en deux mots. Ben, il s'agit de deux Marseillais, l'un qui s'appelle Capoulade et l'autre Savignac. Savignac avait fait un peu tous les métiers. Quant à Capoulade, il avait été capitaine au vieux port, oui. Il n'était jamais sorti d' Marseille, il lui était arrivé un accident l' jour d' sa première sortie, son navire avait heurté la Sardine. Il avait eu une telle émotion, il en était resté malade. Enfin, il a été employé à sucrer les fraises mais enfin, à part ça, rien de bien extraordinaire. Ils se sont retrouvés tous les deux dans une fabrique de savons et les voilà de passage à Paris sans le savoir. Au café de la Paix. Un beau jour, ils se rencontrent. Crac ! l'un à la table de droite, l'autre à la table de gauche. Assez loin l'un de l'autre mais les Marseillais se parlent dans les cafés, on l' sait. Et tout d'un coup Capoulade dit : Bonjour ! L'autre lui dit : Moi, je ne te dis pas bonjour. - Comment ! tu ne me dis pas bonjour ? - Non, je ne te dis pas bonjour. - Et pourquoi tu ne me dis pas bonjour ? - Je ne te dis pas bonjour parce que tu me prends ma clientèle. - Je te prends ta clientèle ? - Oui, tu prends ma clientèle; tu vas les visiter pour tes savons. - Mais évidemment je les visite pour mes savons - Tu es un salaud ! - Quoi ! Tu m'as dit que j'étais un salaud ? Répète-le pour voir ! Et tous les gens du café de la Paix se dressent sur leur table, regardent, un peu étonnés d' voir ces deux gens qui s' disputent, pensant qu' ça peut devenir grave. Ça d'vient grave car une seconde après Savignac lui crie : Dis donc, Capoulade, répète-le, je te fous une bouffe ! - Tu me fous une bouffe ? Et viens le dire que tu me fous une bouffe ! - Eh oui, j'irai le dire - Eh bien, lève-toi - Et toi, lève-toi donc. Je me lèv'rai si ça me plaît - Eh ben, lève-toi donc ! - Je me lèv'rai tout à l'heure et je te la fout'rai, ta bouffe ! - Comment ! tu me la fout'ras, ma bouffe ? Et viens me le dire encore ! - Je te le redirai, je te le refoutrai, la bouffe ! Et ça dure comme ça pendant un quart d'heure. Au bout d'un quart d'heure, ils s' précipitent l'un sur l'autre, les gens du café de la Paix se cachent la figure, les dames s'effraient, et tout d'un coup dans le silence, au moment où ils vont s'étreindre, on entend la voix calme de Savignac qui dit : Eh bien quoi ! on ne sépare pas dans ce café ? Et les gens de rire tandis qu' les deux compères sortent sur le boul'vard. Ils prennent la rue Royale, la rue Saint-Honoré et Capoulade s'arrête devant la d'meure du colonel Dupont qui est un vieil ami à lui. Il lui dit : Mon cher, je te quitte, je vais dîner chez le colonel Dupont. - Tu m'emmène pas ? - Eh non, je ne t'emmène pas - Oh ! un vieil ami de vingt ans ? - Eh bien, si, je t'emmène, va ! quand y a la place pour douze y en a pour quatorze car tu comptes bien pour deux, ah ! ah ! Et ils montent l'escalier. Au bout d'un moment on s' met à table, le colonel Dupont est charmant, sa femme exquise mais tout bas Capoulade dit à Savignac : Tu sais, ne raconte pas d'histoire de chasse, ne bloque pas surtout parce que le colonel est très fort, il a été aux Indes et il ne faut pas lui en remontrer. L'autre dit : Sois tranquille. En tout cas, si j'en raconte une, je ferai bien attention et si j'allais trop fort, tu me pousses du coude. - Oui, oui, oui, l'autre lui dit, j'ai compris, ça va. Le dessert arrive et le colonel commence : J'étais aux Indes, j'ai rencontré un jour un éléphant formidable qui avait six mètres de long, cinq mètres de large et quatre mètres de haut. - Hé, lui dit Capoulade, le mien était bien plus fort, holà ! Et Savignac dit : Eh bien, celui que j'ai tué, ah ! il était terrible, il avait seize mètres de long, quatorze mètres de large. L'autre lui pousse le coude et l'autre dit : Et... cinquante centimètres de haut. Voilà.
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