| Texte du contenu : | Réflexions sociologiques sur le laïcisme
À propos du cinquantenaire des lois organisatrices de l'école publique, on a évoqué avec raison les Jean Macé, les Jules Ferry, les Paul Bert, les Ferdinand Buisson, on a découvert le trésor philosophique où puisaient ces fondateurs du laïcisme. Mais si intéressantes que doivent être ces évocations, il importe qu'elles ne nous fassent pas oublier que le même laïcisme qu'ils ont défendu a des raisons historiques ou, si l'on veut, sociologiques. Il exprime à sa manière une certaine situation de fait. Les grands savants républicains ne l'ont pas créée, cette situation, ils l'ont exploitée, ils ont bâti sur elle, ils ont achevé un mouvement commencé depuis des siècles et c'est le mouvement qui, tendant à libérer le pouvoir temporel du pouvoir spirituel, exige que l'unité nationale soit assise sur d'autres bases que sur la base confessionnelle. Les religions modernes sont, en principe, au rebours des religions de l'Antiquité, prosélytiques et non plus nationales. Le christianisme prétend déborder les frontières de la cité. Il déclare faire abstraction des constructions gouvernementales. Rendons à César, répète-t-il, ce qui appartient à César, et à Dieu ce qui appartient à Dieu. Mais il ne faut pas longtemps pour que l’Église fondée par Pierre devienne à son tour un gouvernement autoritaire et cherche de plus d'une façon à presser sur les pouvoirs temporels. La longue lutte de nos rois contre les papes en est une suffisante preuve. En ce sens, comme Édouard Herriot l'a plus d'une fois signalé dans ses discours, nos rois sont les premiers des laïcisateurs. Ils cherchent à refouler sur son terrain propre la puissance envahissante de l’Église. Et, sur ce point comme sur plusieurs autres, la Révolution prend leur suite. Secondée par la philosophie du dix-huitième siècle, elle a fait faire un pas de plus à une émancipation civile dès longtemps en marche. Lors donc que, plus tard, la troisième République, renouant la tradition brisée par la monarchie et l'empire, décida que l'enseignement primaire serait un service public, il faut redire avec Ferdinand Buisson, qu' "elle n'a point fait œuvre de parti : elle a fait œuvre de nation". Elle a fait œuvre de nation devenue majeure, assez forte pour respecter la libre diversité des croyances, mais ne voulant laisser à aucune d'elles le monopole de former l'esprit public ni le droit de fermer ou d'ouvrir à volonté, selon ses seuls principes, les portes de la cité terrestre. Tout Français peut devenir un citoyen, un membre de la nation ayant droit au même respect que tous les autres sans que personne soit fondé à lui demander soit un billet de confession, soit un brevet d''athéisme. Les credo qui divisent doivent donc, logiquement, demeurer en dehors de l'école publique. La neutralité scolaire, de ce point de vue, apparaît comme une condition sine qua non de l'unité nationale, laquelle ne peut plus subsister désormais que dans et par la liberté intellectuelle. Telle est la loi des temps modernes. Et, lorsqu'il la proclame, le laïcisme ne formule pas, comme on voudrait nous le faire croire, les fantaisies sataniques de quelques empoisonneurs sans scrupules : il achève une courbe d'évolution dessinée déjà par le mouvement spontané des sociétés. Il est permis de rappeler ici la belle image de Jaurès parlant du socialisme. Ce n'est pas le souffle de quelques bouches humaines qui a soulevé cette tempête. De même, ce n'est pas le souffle de quelques bouches humaines qui a gonflé la voile de l'école laïque, c'est un vent continu qui vient du large et comme du fond de notre histoire.
|