| Commentaires : | Texte du contenu ci-joint. Copie sur Pyral 33t 25 cm du disque 45t 17 cm de la collection "Témoignages", cat. 45T1, faces 7T1 et 7T2, publié en 1953. Informations complémentaires sur Raoul Villain, l'assassin de Jean Jaurès. Daniel Renoult (1880-1958) contribua, dès 1906, avec Jean Jaurès, Jules Guesde et Édouard Vaillant, au développement du parti socialiste unifié SFIO. Il fut maire de Montreuil. Pierre Lhoste, journaliste de radio (1913-1984) |
| Texte du contenu : | Mon ami Jean Jaurès
Ce soir-là, je dînais chez mon frère aîné avec mon jeune frère et je ne fus pas là lorsque Jaurès arriva. Néanmoins je sais très exactement comment les choses se sont passées. Il était fatigué. Il faut dire que en cette soirée du 31 juillet il faisait une chaleur suffocante et il dit à ses amis, ses collaborateurs de l'Humanité : Descendons rapidement dîner et puis j'écrirai mon article. Un ami lui dit : Eh bien, Jaurès, si vous le voulez, nous irons au Coq d'or. Il s'agit d'une brasserie dans la rue Montmartre. Non, répondit Jaurès, il y a là de la musique, du bruit, je n'aime pas cela. Mangeons un morceau en bas au café du Croissant et puis j'écrirai mon article. Il avait, si je puis dire, la hantise d'écrire cet article qui devait constituer pour lui l'appel suprême en faveur de la paix. Il descendit donc au café du Croissant et c'est là que, quelques instants après, je le retrouvai avec mon jeune frère. Il était en train de manger. Nous nous assîmes près de lui, moi juste en face de lui. Ayant très chaud, il s'était assis sur la banquette du fond séparée seulement de la rue, la fenêtre étant ouverte, par un léger brise-bise. Tout de suite Jaurès me dit : Eh bien, Renoult, est-ce que vous avez appris des choses intéressantes à la Chambre ? est-ce que vous pouvez nous faire profiter de vos informations ? Je lui répondis que malheureusement je n'avais recueilli qu'une impression grandissante de trouble et d'angoisse et peu de nouvelles précises. Nous étions en train de parler. Un jeune homme appartenant à la rédaction du journal "La Guerre sociale" qui dînait là avec sa femme fit passer à Jaurès une photographie d'enfant, son nouveau-né. Jaurès la regarda avec attendrissement et lui dit : Ah ! je vous félicite, vous avez là un très bel enfant. Quelques minutes encore s'écoulèrent et puis, avant que je puisse intervenir, je vis le brise-bise se soulever, un gros revolver apparaître et le coup partit, tiré à bout portant dans les cheveux gris derrière l'oreille. Une seconde balle passa à côté de moi et alla se loger dans la cloison faisant le fond du café. Jaurès est mort ! Ils ont tué Jaurès ! Ces cris s'élevèrent immédiatement? En effet notre ami, sans un cri, s'était affaissé sur la banquette, le haut du corps se couchant sur le côté droit. Tout de suite, avec mon jeune frère, nous sortîmes du café et nous vîmes l'assassin qui, son revolver à la main, ne fuyait pas. C'était Raoul Villain. Un agent était là. C'était un service policier habituel. Il se saisit de l'assassin qui fit emmené au commissariat. L'émotion se répandit comme une traînée de poudre à travers les imprimeries du Croissant, dans les maisons voisines et bientôt il y eut des centaines de personnes devant le café du Croissant. Puis, au bout de peu de temps, la nouvelle s'étant étendue à travers la ville, on vit arriver par milliers des hommes, des femmes qui pleuraient et qui comprenaient tous et toutes que en tuant Jaurès on avait tué la paix. Que vous dirais-je encore ? Le peuple était sur les boulevards depuis la rue Montmartre jusqu'à la place de la République. Beaucoup pensaient qu'il fallait faire une démonstration puissante, non pas à caractère révolutionnaire mais une manifestation qui démontrerait la volonté de paix du peuple parisien. Les chefs des socialistes de l'époque s'y opposèrent, prêchèrent le calme, demandèrent aux citoyens et aux citoyennes de rentrer chez eux. Un ambulance vint qui s'arrêta devant le café du Croissant pour assurer le transport du cadavre. Je me rappellerai toujours cette minute particulièrement émouvante. Tous les hommes qui étaient là se couvrirent et, avec dans la voix une émotion profonde, ils chantèrent l'Internationale. Ses obsèques eurent lieu quelques jours après. La mobilisation étant déjà faite, elles furent plusieurs fois décommandées, le gouvernement ayant, par ses petites habiletés, voulu réduire le plus possible l'importance de cette cérémonie. Telles sont les conditions dans lesquelles Jean Jaurès fut assassiné. Vous savez que cet assassinat eut un épilogue qui indigna profondément les masses populaires en France. Durant toute la guerre, Raoul Villain resta tranquillement en prison et, après la guerre, dans l’atmosphère de la réaction triomphante, il fut acquitté par la cour d'assises. Quels étaient les buts de cet homme ? On a voulu le faire passer pour un fou. Or Raoul Villain n'était nullement fou. Après sa libération, il vécut d'expédients, comme il l'avait fait d'ailleurs avant son crime, mais justement ses activités particulières indiquent suffisamment qu'il n'était pas un aliéné. On a dit que c'était un solitaire. C'était également là un mensonge. Raoul Villain n'était pas un solitaire. Il avait fait partie du groupement catholique Le Sillon où d'ailleurs, je tiens à le dire, il n'avait jamais reçu de consigne de haine ou de violence. Mais il quitta cet organisme et passa sous l'influence de l'Action Française où les directives étaient tout autres. Pour ma part, j'ai souvent dit et écrit que je considère que l'assassinat de Jaurès fut une entreprise de police, non pas que ce soit le ministre de l'Intérieur ou le préfet de police de l'époque qui ait donné l'ordre d'abattre le grand écrivain, mais il y a toujours eu et il y a encore aujourd'hui dans la police, ainsi que tant de scandales l'ont révélé, des hommes capables de tout et qui sont imbus des idées réactionnaires et antirépublicaines. Quoi qu'il en soit, Jaurès est mort pour la paix et, dans le monde entier, son souvenir après de longues années est resté aussi vivant. Les circonstances dans lesquelles nous nous trouvons aujourd'hui et qui par tant de points ressemblent à la situation qui existait en 1914 rendent ce souvenir encore plus important. Les foules qui se réunissent à travers le monde pour la défense de la paix invoquent inlassablement le souvenir de Jean Jaurès et ses efforts magnifiques. Souvent on a posé la question de savoir quelle serait la position politique de Jaurès dans les circonstances présentes. Il serait indécent de ma part de prétendre aujourd'hui l'incorporer à tel parti mais tous ceux qui l'ont connu comme moi, tous ceux qui ont été mêlés à son apostolat ont une seule et même conviction : Si Jaurès était encore vivant, il lutterait contre les fauteurs de guerre comme il le fit au péril de sa vie en 1914.
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