| Texte du contenu : | Circonstances de la traversée de l'Atlantique par Alain Bombard
Le 25 mai 1952, un petit dinghy de caoutchouc traîné par une vedette de la marine américaine quittait le petit port de Monaco. Elle portait deux hommes, Alain Bombard et Jack Palmer, qui partaient sur mer Méditerranée d'abord et sur l'océan Atlantique ensuite prouver que des naufragés même démunis de tout matériel, de tout vivre et de toute boisson pouvaient sauver leur vie et arriver vivants aux secours si les secours ne venaient pas à eux. Comment cette idée m'était-elle venue ? Beaucoup s'imaginent qu'un beau matin je me suis réveillé en disant : Après tout, pourquoi ne partirais-je pas pour traverser l'Atlantique ? seulement, comme tout le monde prend le Liberté ou un avion, moi je vais partir avec un bateau de caoutchouc. Ce n'est pas tout à fait comme cela que ça s'est passé. En réalité, depuis déjà plusieurs années j'étudiais les alimentations anormales et les conditions extraordinaires de survie de certains déportés, de certains prisonniers de guerre qui, malgré des rations alimentaires absolument insuffisantes, avaient réussi tout de même à sauver leur vie et à voir la libération. Et je me disais : Comment se fait-il que les physiologistes assignent des limites en-dessous desquelles on ne puisse pas descendre et cependant certaines personnes ont été très en-deçà de ces limites et ont survécu. Il est certain que les diététiciens, ceux qui fabriquent les régimes, ont absolument raison : la sécurité nécessite un minimum de graisse, de viande et de sucre. Mais la vie peut être sauvée bien en-dessous de ce régime pourvu que subsiste un facteur extrêmement important, le moral, pourvu que quelque chose soutienne par derrière, que le moral soit bon, que l'on ait envie de vivre. Je n'avais pas spécifié à qui je voulais appliquer le problème de la survie, je ne le savais pas moi-même. C'est mon internat au petit port de Boulogne-sur-Mer qui m'a révélé à moi-même ma vocation. J'aimais la mer depuis de nombreuses années, j'avais fait de nombreuses navigations à la voile et j'avais choisi cet internat à Boulogne parce que c'était au bord de la mer et qu'avec la mer on vit mieux. Et à Boulogne, brusquement, je suis mis en contact avec la vie de la mer, le naufrage. Un beau matin, à l'hôpital, je reçois 43 morts au cours d'un naufrage à proximité de la terre. Ceci fut pour moi une révélation car je me disais comme tout le monde : Ce n'est pas vrai, il n'y a plus de naufrage. Eh bien, il y a énormément de naufrages, beaucoup de morts tous les ans, en fait environ 200.000 morts par an par naufrage à travers le monde entier. Ce mot, cette statistique est du Lloyd et du bureau Véritas, elle n'est pas de moi. Comment ne parle-t-on pas plus de ces morts ? Eh bien tout simplement parce que ce sont des professionnels de la mer qui les constituent en majorité. Lorsqu'un paquebot de passagers fait naufrage, le Champollion ou la Princesse Victoria, on en parle énormément car ça n'est pas le métier des passagers en quelque sorte de se noyer tandis que c'est le métier des marins. C'est un risque du métier de se noyer. Si j'étais parti en Égypte soigner le choléra et que j'aie disparu atteint par cette maladie il est infiniment probable qu'on n'aurait pas parlé de moi car mourir du choléra, eh bien, c'est normal pour un médecin tandis que mourir noyé c'est tout de même l'exception. On n'en parle pas parce qu'on considère ça comme normal. Quant aux chiffres, j'en ai été étonné la première fois puis je me suis aperçu qu'à Boulogne-sur-Mer et ses environs, simplement une petite région de France qui elle-même est une minuscule partie de toutes les côtes du monde qui travaillent et qui vivent de la mer, il y a 100, 125, 150 morts par an. Très rapidement on arrive au chiffre de 200.000 avec l'immense côte africaine, l'immense côte américaine et surtout la côte d'Asie. Que pouvait-on faire pour ces naufragés, comment meurent-ils ? Eh bien, on les retrouve, ceux qui réussissent à monter sur un bateau de sauvetage, qui sont 50.000 par an, on les retrouve morts au bout de quatre jours pour la plupart. Qu'est-ce qui les a tués ? Je sais bien que plus tard ce sera probablement la faim, je sais bien que plus tard ce sera probablement la soif mais là, en quatre jours, on ne meurt pas de faim, on ne meurt pas de soif en quatre jours. Qu'est-ce qui a tué ces malheureux naufragés ? C'est le désespoir. Ils ne croyaient plus qu'ils pouvaient vivre, leur moral avait abandonné, ils mouraient très rapidement. Il fallait trouver d'une part une ration alimentaire, d'autre part des raisons de leur assurer qu'ils pouvaient survivre, leur donner confiance. Nous sauverions peut-être des milliers d'hommes et quelques milliers de veuves par an de moins dans le monde, ceci valait la peine. Je suis parti alors à l'Institut Océanographique de Monaco où, dans un laboratoire, j'ai commencé à étudier la question alimentaire qui était la plus simple. Je me disais : Il suffira que je revienne avec de beaux chiffres montrant qu'il est possible de tirer sa nourriture de la mer pour que les marins soient absolument convaincus, pour que par conséquent leur moral tienne bon. Je me trouvais dans la situation du maçon à qui l'on dit : Vous voyez, vous avez là des matériaux, ils sont en nombre insuffisant mais avec ça il faut que vous construisiez une maison. J'avais la mer et ce qu'il y a dedans pour construire une ration alimentaire suffisante. Je dis bien suffisante, non pas normale, c'est à dire qu'elle entretiendrait la vie mais elle ne sauverait pas la santé. Il ne s'agissait pas de faire une cure, il s'agissait de sauvegarder le souffle vital. Qu'y a-t-il dans la mer, qu'allais-je trouver ? D'abord il fallait trouver à boire car vous savez qu'il est extrêmement facile de vivre très longtemps sans manger, les fakirs nous le prouvent tous les jours. Le premier record est de 25 jours sans manger, un mois après on apprend qu'on a vécu 28 jours sans manger. Il semble que les limites de la résistance humaine au jeûne reculent comme tous les records sont battus tandis que boire est absolument nécessaire. Il faut boire et rapidement. Si vous ne buvez pas tout de suite, vous descendez lentement dans l'échelle de la déshydratation. Il faut que vous vous mainteniez à votre degré d'humidité habituel. Au bout de quelques jours, vous allez pêcher car dans toutes les mers, dans toutes les conditions, le prince Albert de Monaco, le fondateur de l'Institut Océanographique, l'affirmait et je l'ai vérifié par la suite, vous pêcherez. Vous pêcherez parce que vous allez lentement et que le poisson, curieux, monte à la surface vous voir et reste sous votre protection car vous lui fournissez l'ombre et le couvert. Lorsque vous aurez donc ce poisson, vous aurez de quoi boire. Le poisson contient entre 50 et 75% de son poids d'eau, ceci est parfaitement suffisant à vous fournir la ration de liquide dont vous avez besoin. Le problème est beaucoup plus : Quand vous n'aurez pas de poisson, que faire ? Il ne faut pas attendre de se déshydrater. On peut boire de l'eau de mer. Je vais vous rassurer. Si l'on boit de l'eau de mer, on meurt également en 12 ou 13 jours mais d'une façon différente et c'est cela qui importe. Lorsque l'on boit de l'eau de mer, on peut subsister de façon parfaite pendant 5 à 6 jours. Le rein supporte ce supplément de travail. Ça n'est qu'au bout de ce temps qu'il abandonne, qu'il démissionne. Pendant 5 ou 6 jours, vous allez boire environ 1 litre d'eau de mer, ce qui vous donne votre ration en poids de chlorure de sodium, votre ration habituelle d'homme civilisé, et vous vous porterez parfaitement bien , croyez-moi. Au bout de 5 ou 6 jours, vous pêcherez, vous aurez l'eau du poisson, il suffira de faire quelques incisions dans le sens de la longueur dans le poisson, le liquide y affleure, vous le buvez, c'est parfaitement désaltérable (sic). Vous pouvez tenir comme cela 25 30 jours. Au bout de ce temps, sans aucun doute, vous aurez au moins de la pluie. Pour manger, il est absolument évident que le poisson contient suffisamment de quoi vous nourrir. Il contient des matières azotées c'est à dire la viande, il contient de la graisse... Le gros problème est le problème des sucres car le poisson n'en contient pas sauf certaines espèces de mers du nord. Il fallait que je construise moi-même mes sucres à partir de mes graisses, à partir de mes matières azotées. Cette réaction se fait parfaitement bien en présence de suffisamment d'eau. Le seul problème était de savoir : Y aurait-il assez d'eau pour faire la réaction ? C'était la seule inconnue à laquelle je me heurtais au moment du départ. Enfin, une dernière maladie était extrêmement à craindre, l'ancien fléau des navigateurs, l'ancien fléau des explorateurs de désert, le scorbut dû à l’absorption d'aliments dépourvus de vitamine C. Et c'est la seule chose dont je suis, si j'ose dire, l’inventeur puisque celui qui a découvert un trésor est considéré comme l'inventeur de ce trésor. J'ai trouvé de la vitamine C, de l'acide ascorbique dans le plancton. Le plancton c'est les myriades de petits animalcules et de petites algules qui sont en suspension dans toutes les eaux, les eaux douces comme les eaux salées. J'ai tenu le raisonnement suivant : Puisque la baleine mange du plancton, elle doit y trouver la vitamine C dont elle a besoin. J'ai cherché et je l'ai trouvée. Je suis à ce moment allé trouver les spécialistes français et anglais à qui j'ai exposé ma théorie. Immédiatement ils m'ont dit : Mais c'est passionnant ! Ils m'ont fait certaines objections à la suite de quoi j'ai travaillé un peu plus au laboratoire pour répondre. Lorsque ces objections ont été effacées, ils m'ont dit : Vous devriez faire une communication, c'est extrêmement intéressant, c'est extrêmement important, je crois que c'est définitif. Je me suis dit : Tiens, ça y est, j'ai démontré ce que je voulais démontrer. Mais je suis repassé à Boulogne-sur-Mer et là j'ai eu l'occasion de parler avec mes vieux amis les pêcheurs, les marins. Ils ont hoché la tête et ils m'ont dit : D'accord, c'est très intéressant, tu es un gentil garçon, tu t'es occupé de nous alors que la plupart s'en fichent et s'en moquent mais tu ne sais pas ce que c'est que la mer. À la mer c'est très différent. C'est possible au laboratoire mais jamais on n'y arrivera lorsqu'on sera perdu au milieu de l'océan. Au fond, ton histoire c'est une histoire de savant, ça n'est pas une histoire de marin. Et je me suis aperçu que la facteur moral était complètement manqué, que si je voulais leur montrer que c'était possible, il fallait que je parte moi-même, il fallait que je revienne en disant : Comment ? je ne sais pas ce que c'est que la mer ? Je l'ai vue peut-être de plus près que jamais toi tu ne l'as vue. Il fallait que je fasse le voyage, il fallait que je leur montre qu'en pratique c'était possible. Il fallait alors choisir le matériel. Partir sur un bateau ordinaire ? Ce n'était pas possible, les conditions de confort auraient totalement faussé l'expérience. Il fallait que je parte sur matériel de sauvetage. Pour cela j'ai choisi le matériel qui me semblait le plus se rapprocher de la définition que je donne de l'engin de sauvetage. Pour moi, un engin de sauvetage est un engin qui doit continuer à tenir la mer lorsque le navire qui le portait ne la tient plus. Sinon ce n'est pas un bateau de sauvetage, c'est un briseur d'espérances. Et pour cela il faut changer de formule : Plus un bateau mais un hérétique, une hérésie marine, un radeau, quelque chose qui va flotter comme un bouchon qui, quel que soit l'état de la mer, va monter sur la vague et va redescendre avec elle, va glisser devant elle lorsqu'elle va déferler, qui jamais ne se retournera, qui pourra supporter tout. Évidemment c'est beaucoup moins navigable. Évidemment c'est beaucoup moins confortable. Seulement, sans aucun doute, ça tient mieux la mer. Jamais je n'aurais résisté dans la traversée de l'Atlantique avec un petit bateau de la taille du mien, qui aurait été un bateau de construction orthodoxe. Et voici ma formule : Après le bateau orthodoxe, prenez le bateau Hérétique. Et l'hérésie commence. Nous partons le 25 mai 1952, mon compagnon Jack Palmer et moi, faisant un premier essai sur la méditerranée. Souvent la question m'a été posée : Mais enfin, pourquoi la Méditerranée puisque dans cette mer le problème ne se pose pas de survivre de longs jours ? Ou le naufragé se noie au moment même de la catastrophe ou au contraire on le retrouve extrêmement rapidement. Le problème de pêcher sa vie ne se pose pas et heureusement car la mer Méditerranée est bien toujours la mer inféconde du vieil Homère. Il était nécessaire de tester les hommes et le matériel. Il est facile pour deux hommes de s'entendre bien à terre lorsque les conditions de confort sont suffisantes et lorsque la nourriture est abondante. Quelle allait être notre attitude à l'égard l'un de l'autre une fois que la nourriture manquerait, une fois que le confort nous ferait défaut ? N'allions-nous pas au bout de quelques jours avoir tendance à nous rejeter l'un sur l'autre les responsabilités de l'inconfort que nous subissions ? N'allions-nous pas nous tourner le dos et rester dans notre petit espace de 2 mètres sur 90 centimètres sans une paroles, nous regardant d'un œil méchant ? Il fallait être certains que nous pouvions faire le grand voyage, le grand saut atlantique l'un avec l'autre et cette expérience a été utile et même nécessaire puisque finalement nous nous sommes séparés mais heureusement à terre et non pas en pleine mer. La Méditerranée nous a apporté douleur et déception, ce qui était la meilleure préparation pour le reste du voyage. Elle nous a montré également de très belles choses puisque c'est sur ses eaux que nous avons pu voir cette fameuse baleine blanche qui depuis a fait couler tant de flots d'encre, qui a été identifiée par le sous-directeur du muséum, monsieur Butker (?), comme étant le balaenoptera physalus, nouveau nom latin dont elle se soucie d'ailleurs fort peu et nous avons en même temps appris que nous ne pouvions compter sur l'aide des gens qui étaient restés à terre qui, eux, ne croyaient pas à notre expérience. Nous étions partis, nous nous étions séparés d'entre les hommes, il fallait, pour pouvoir y rentrer, montrer que la théorie était exacte. À Tanger, comme un vrai naufragé, je perds mon compagnon. Le sort avait voulu que je sois un réel naufragé qui perd un être cher. Mon compagnon n'avait plus confiance. Personne ne peut reprocher à quelqu'un de perdre confiance en une expérience qui semble aussi difficile. Je suis parti seul et je suis descendu vers Casablanca. J'étais bien le seul à ce moment-là à dire que je pourrais y arriver. La veille du départ, un attaché naval d'une nation amie m'avait convoqué pour me montrer sur la carte les différentes flèches de vents et de courants qui prouvaient selon lui que jamais je ne pourrais atteindre le grand port marocain. Et au fur et à mesure qu'il tentait de me démontrer l'impossibilité de ce voyage, je voyais ces flèches me dire à moi : Mais si, n'aie pas peur, au contraire, nous t'y conduisons. Et sept jours après j'entrais dans le port de Casablanca juste à temps pour apprendre que je venais de me noyer dans le golfe de Cadix au nord du détroit de Gibraltar. Conséquence fâcheuse, ma femme me croyait mort et lors de mon coup de téléphone depuis Casablanca jusqu'à Boulogne, elle était persuadée qu'un blagueur du style de ceux qui lui envoyaient les lettres anonymes adressées à la veuve Bombard essayait de lui faire croire que c'était moi qui lui parlais. Je décide donc dès ce moment de prendre une grande marge de sécurité et lorsque j'estime que je mettrais 40 à 50 jours de dire que j'en mettrais environ 70 pour laisser aux journalistes tout le temps qu'il leur faut pour s'affoler. Je repars de Casablanca au milieu d'un scepticisme presque général, encouragé seulement par le directeur de l'Institut Scientifique des Pêches Maritimes, le docteur Furnestin, qui m'ayant bien cuisiné voyait que je connaissais mon affaire, et les spécialistes m'affirmant : Jamais vous n'arriverez aux Canaries. J'y faisais mon entrée 11 jours après et je débarquais sur ces îles fortunées juste à temps pour apprendre la naissance de ma fille Nathalie, mon troisième enfant. J'insiste là-dessus car il m'a été beaucoup reproché d'être parti quoique marié et père de famille. Ceci pourtant était indispensable car jamais un marin qui aura sa famille, qui aura sa femme qui l'attend et ses enfants qui l'espèrent ne pourrait se dire : Après tout, moi, je pourrais faire la même chose si j'avais été un desperado, un espèce de fou qui partait sur mer uniquement pour passer son temps. J'étais un homme normal avec une vie de famille heureuse que je suis content d'avoir retrouvée maintenant car je suis enchanté que l'expérience soit terminée. Mais elle était nécessaire à faire, il était utile qu'un homme risque sa vie, qu'une famille risque sa sécurité pour sauver peut-être dans l'avenir des dizaines et des dizaines d'autres familles, empêcher de nombreux orphelins de le devenir. Je remonte donc sur Paris pour voir la fille qui m'était née et, curieuse conséquence, 48 heures après je vois arriver les gendarmes qui me disent : Lors de vos essais, vous n'aviez pas de permis de circulation, vous avez eu 2000 francs d'amende avec sursis mais vous avez les frais de justice à payer. Comme vous n'étiez pas là, ça s'est transformé en contrainte par corps, vous avez soit 12 jours de prison soit 8000 francs à nous payer immédiatement. Je n'avais hélas ! pas le temps d'aller en prison, je paie donc les 8000 francs et je redescends sur le Maroc. Le Maroc, absolument indigné qu'on ait infligé à quelqu'un qui promenait sur mer avec tout de même un certain honneur le pavillon tricolore, fait une souscription pour payer mon amende, souscription parfaitement illégale car elle constituait un réquisitoire contre la Justice. Et le premier souscripteur fut l'amiral Sol commandant en chef la Marine au Maroc, le dernier étant un procureur de la République à Rabat. Lorsque je pars du Maroc vers les Canaries par avion pour reprendre mon esquif vers le grand voyage, l'amiral Sol me convoque à l'amirauté et m'ayant mis un sextant entre les mains s'aperçoit que je sais m'en servir, me dit alors : Vous pouvez partir, vous arriverez aux Antilles. - Amiral, ce que vous me dites là m'ennuie beaucoup car quand les experts m'ont dit : Vous n'arriverez pas à Casablanca, j'y suis arrivé, les experts me disent encore : Vous n'arriverez pas aux Canaries, j'y arrive. Maintenant un expert me dit : Vous arriverez aux Antilles, je commence sérieusement à être inquiet. - Il me dit : Soyez tranquille, je suis sous-marinier, je ne connais rien à la mer. - Amiral, vous me rassurez beaucoup. - En effet, je suis parti des Canaries, je suis arrivé aux Antilles. Amiral, vous aviez été bon prophète. Le 19 octobre, le vent étant devenu favorable, je quitte les Canaries au milieu d'un déploiement de bateaux à voiles extrêmement émouvant, chaque membre du club ayant tenu à m'accompagner et chaque bateau à voiles passant devant moi en abaissant sa grand-voile dans un grand mouvement d'aile blanche. Et j'étais seul au milieu de l'Atlantique qui très rapidement allait me prouver que mes traversées antérieures étaient une plaisanterie. Les vagues s'élevaient, les vagues atteignaient maintenant une vingtaine de mètres et déferlaient avec un bruit de tonnerre. Cette mer qu'on m'avait dit être la mer des dames se montrait la mer des femmes fortes. Les animaux eux-mêmes avaient cessé d'être civilisés et si j'avais été suivi par un requin entre Casablanca et les Canaries c'était un requin charmant qui était resté à une certaine distance de moi, nous pouvions très bien vivre ensemble sur cette planète sans nous gêner ni lui ni moi, au bout de quelques jours les requins allaient me donner de violents coups et me prouver qu'ils me considéraient comme un intrus. Pourtant, je tiens à le dire ici, le requin ne vit que sur sa réputation. C'est exactement ce qu'on appelle un pauvre type. Il a l'habitude de voir tout le monde se sauver devant lui, il suffit d'avoir l'air de montrer un peu les dents et de se défendre comme un chat devant un chien qui aboie et immédiatement il se sauve sans demander son reste. Les requins ne m'affectaient pas beaucoup. De nombreux autres animaux beaucoup plus féroces, beaucoup plus dangereux allaient me causer des inconvénients majeurs qui quelquefois risquaient de mettre fin au voyage. Il n'en a rien été. J'ai une explication pour cette attitude d'eux à mon égard : Ils ne savaient pas qui j'étais, ils ne me voyaient pas fuir devant eux. C'est bien simple, je ne pouvais pas me sauver, c'est pour ça que je ne le faisais pas, je ne pouvais pas aller plus vite que je n'allais. Et ils se disaient : Qu'est-ce que c'est que cet animal que je ne connais pas, qui n'a pas l'air d'avoir peur, il vaut mieux que je me méfie. Jamais un monstre marin ne m'a abordé par l'avant. C'est toujours par l'arrière, me contournant, qu'ils sont venus voir ce que j'étais. Un espadon m'a suivi 12 heures, il ne m'a jamais percé mais il faisait de nombreuses feintes entre les deux pointes de mon embarcation. Chaque fois je me disais : Si jamais il dérape dans son tournant, je suis complètement fichu, il me perce et je n'arriverai pas avec un caisson étanche de moins, avec un bateau percé, je n'ai plus de chance de traverser l'Atlantique. Au bout de 12 heures, il a jugé que je n'avais pas peur, il s'est méfié, il s'est sauvé. 53 jours après mon départ, enfin je reprenais contact avec la terre et là un cruel problème allait se poser pour moi. Je me réveille le 10 décembre au matin, un bateau était à un mile et demi environ de moi-même. Il s'approchait. Je hisse mon petit pavillon. J'étais malade depuis de nombreux jours mais d'un seul coup toute ma force m'avait repris et, grand orgueil, je vois le pavillon d'Angleterre monter à la corne et s'abaisser trois fois me saluant comme un navire de guerre et, au fond, j'étais le seul représentant de la flotte française présent dans l'Atlantique à cet endroit et à ce moment. Le capitaine me fait signe de monter à bord. Je monte à bord et, alors qu'il me propose d'abandonner l'expérience, 53 jours étant suffisants, je lui dis : Non, capitaine, il faut continuer. Car d'un seul coup j'avais réalisé que toute la portée de mon expérience, toute sa portée morale, allait être perdue, on me dirait : Tu étais parti traverser l'Atlantique, tu ne l'as pas fait, tu t'es fait ramasser en route, c'est un échec, tu vois bien que ça n'est pas possible. Et je reprenais le départ vers les Antilles qui me semblaient une terre promise. J'y accostais 12 jours après, j'étais malade, j'étais maigri, je n'étais pas bien portant. Il ne s'agissait pas pour moi d'avoir fait une cure, il s'agissait simplement de montrer que l'on pouvait arriver vivant en tirant sa nourriture exclusivement de la mer, je l'avais prouvé. J'avais évidemment maigri de 25 kilos mais un naufragé est un malade. Et c'est un des résultats que je compte obtenir car je compte obtenir de nombreux résultats de ce voyage. Tout d'abord les gens savent maintenant que c'est possible, qu'on peut arriver vivant de l'autre côté, qu'il ne faut pas désespérer. La réaction du naufragé sur un bateau de sauvetage sera de dire : Après tout, pourquoi je n'essaierais pas ? S'il essaie, il vaincra. La deuxième chose que j'ai voulu montrer c'est donner au naufragé un mode de vie, lui donner des explications à suivre, un mode d'emploi du naufrage de façon qu'il sache comment se comporter vis-à-vis de la mer, qu'il sache dans quelles conditions il peut arriver à en tirer sa nourriture . J'ai voulu rapporter des résultats applicables à tout le monde et c'est pour cela que je tiens à ce qu'on ne dise pas que j'ai eu de la chance. J'ai réussi parce que je devais réussir. Le naufragé réussira parce qu'il peut réussir, il le sait maintenant, il doit avoir confiance. Je lui dis de plus : Naufragé, mon ami, non seulement tu sauveras ta vie, ta vie à toi, ta vie personnelle, mais chaque fois que tu réussiras à prouver que mon expérience est juste, tu sauveras la vie de ceux qui tomberont comme toi dans les mêmes conditions car ils apprendront que pas un seul homme a pu le réussir mais des dizaines et des dizaines qui augmenteront tous les ans donnant ainsi confiance à la vie.
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