| Texte du contenu : | Le témoignage de... Marie-Claude Vaillant-Couturier
Il m'a été extrêmement pénible de retourner en Allemagne, dans ce pays où partout j'avais l'impression de revoir les visages défigurés par la souffrance, les corps décharnés de mes compagnes, où je me heurtais partout aux cadavres, aux monceaux de cadavres de toutes celles qui n'ont pas revu la France. Et pourtant j'y suis retournée car j'avais conscience d'accomplir un devoir sacré à leur égard. Pendant ces années d'indicible souffrance, alors que chaque soir, en tombant exténuées sur nos immondes grabats, nous nous demandions avec angoisse où nous trouverions la force de revivre le lendemain une journée comme celle qui venait de s'achever, nous nous disions : Il faut tenir, il faut à tout prix sortir vivante de cet enfer et crier au monde ce que c'est que l’hitlérisme, ce que ce régime a fait d'hommes et de femmes dont le seul crime était d'aimer leur pays et de défendre leur liberté. J'ai eu la chance miraculeuse de faire partie des rares survivantes d'Auschwitz et de pouvoir dire au tribunal internationale de Nuremberg ce que j'ai vu de mes propres yeux. J'avais l'impression en les regardant que toutes mes compagnes martyres parlaient par ma bouche, accusant leurs bourreaux. Aussi était-ce une réelle satisfaction de les regarder droit dans les yeux, de plonger mes yeux dans les yeux de Göring en pensant aux souffrances de tous ceux qui ne peuvent plus parler. À la Santé, lorsqu'on entendait un vacarme de bottes et de portes claquant le matin à 4 heures puis une Marseillaise qui faiblissait peu à peu avec l'éloignement, nous savions que c'était des otages qu'on venait chercher pour les fusiller ou les gémissements qui s'échappaient d'une cellule chaque fois que quelqu'un venait d'un interrogatoire à la Gestapo, Jacques Solomon, le physicien, le gendre du professeur Langevin, qui n'a pas pu serrer sa femme dans ses bras pour lui dire un dernier adieu parce qu'il avait été tellement torturé qu'il ne pouvait plus remuer puis à Auschwitz avec ces marais désertiques de Pologne dont l'aspect désolé donnait un frisson déjà en descendant du train, lorsqu’on aperçoit les colonnes dirigeant vers le travail comme un cortège de fantômes. On avait l’impression que rien d’humain ne pouvait résister à cette mort qui vous frôlait sans arrêt et tout de suite la déchéance, le tatouage sur l'avant-bras gauche comme on marque le bétail, la tête rasée, puis les interminables appels dans la neige, dans la boue, cette effroyable boue de Pologne dans laquelle on s’enlise, sous un vent glacé, sans que rien au monde ne puisse vous dispenser de l'appel, même les mourantes y étaient traînées, aussi était-il fréquent après l’appel de relever les mortes qui avaient roulé dans les fossés. La repoussante saleté de ce camp, un seul robinet d’eau non potable pour 12.000 détenues, c’est-à-dire l’impossibilité pendant des mois de se laver et de laver sa chemise qu’on gardait pendant six mois jusqu’à ce qu’elle tombe d'elle-même en lambeaux. Les paillasses grouillantes de poux, de vermine de toutes sortes. Les gamelles à soupe que les femmes utilisaient la nuit pour leurs besoins parce qu’elles étaient trop malades pour sortir du bloc et qu’on récupérait ensuite simplement, on les passait à l’eau froide avant de les remettre en circulation pour la soupe du lendemain. Les grandes sélections pour les gaz, le bloc 25 où l’on entassait pêle-mêle celles qui partaient au gaz, les mortes et les mourantes. Les sélections de Juives dans les blocs de malades que l’on gazait parce qu’elles avaient la gale ou qu'elles étaient trop maigres et trop faibles pour pouvoir travailler (on ne nourrit pas des bouches inutiles dans les camps de concentration). On conduisait aussi les Juives au bloc 25 lorsqu’elles n’avaient plus de chaussures parce qu'il est plus facile de retrouver une femme qu'une paire de chaussures. Puis le travail dans les marais, toute la journée dans l’eau sans autre nourriture qu’un peu de soupe aux rutabagas, les coups de gourdins qui pleuvaient sans rime ni raison, les chiens que les surveillantes allemandes excitaient contre les malheureuses dès qu’elles s’arrêtaient un instant parce qu’elles étaient trop exténuées. Nombreuses sont celles qui sont mortes au travail et qu’il fallait rapporter le soir en rentrant au camp alors qu’on avait du mal à se traîner soi-même. Les blocs de malades avec les paillasses pourries, leurs couvertures souillées où l’on était couchées à 4 malades, les mortes restant plusieurs heures couchées avec les malades, et des rats, gros comme des chats, qui s’attaquaient au mourantes quand elles n’avaient plus la force de se défendre. Et les bébés juifs qu'on noyait dans un seau d'eau comme des petits chats sous les yeux de leur mère. Et l'’orchestre qui jouait des airs de la Veuve Joyeuse ou des Contes d’Hoffman ou d'autres opérettes à l’arrivée des transports de Juifs pendant qu’on faisait la sélection pour la chambre à gaz, les grandes flammes qui sortaient du four crématoire ou des fosses, parce qu’au moment des grands transports de Juifs de Hongrie, les huit fours crématoires ne suffisaient plus. C’est dans ces fosses qu’on a jeté des enfants vivants parce que les S. S. manquaient de gaz. Les blocs d’expérience où des médecins S.S. étudiaient les meilleures manières de stériliser pour s’en servir ensuite pour supprimer les populations des pays occupés par eux et les remplacer par des Allemands. Partout ce mépris de l’individu, cette volonté d’avilir toujours. C’est à la désinfection que les S.S. venaient choisir des bonnes parmi les femmes nues. À Ravensbrück comme à Auschwitz, cette volonté de transformer les autres peuples en esclaves dociles et terrifiés qui jusqu’à leur dernier souffle travaillent pour le troisième Reich, puis, lorsque trop exténués ils ne peuvent plus, on les supprime par le poison, les piqûres, les gaz comme on abat une bête qui ne peut plus servir. On peut raconter des actes de cruauté, des horreurs qu'il est difficile d’imaginer sans les avoir vus, mais ce qu’on ne peut pas rendre pour ceux qui n’y ont pas été, c’est l’atroce monotonie de cette vie qui fait que lorsque l’on nous demande ce qui était le pire dans ces camps, il est impossible de répondre parce que tout y était atroce. C’est atroce d’avoir toujours faim et soif, de souffrir, d’avoir la fièvre, d’être battue, de voir ses camarades qui meurent autour de soi sans rien pouvoir faire pour les sauver, de se sentir mourir soi-même en pensant qu'on a des enfants en France qu’on va laisser orphelins, qu’on ne reverra jamais son pays. C’est pour ça qu'il est extrêmement difficile de donner des dates parce qu’il y a un jour des tortures de toutes les minutes suivait un jour de tortures égales. Aussi les mots sont-ils faibles pour décrire tout cela et on comprend très bien que ceux qui ne l’ont pas vécu ont du mal à pouvoir même se le représenter. Je me souviens qu’à un moment durant ma déposition un procureur à dit à l’autre "C’est très efficace" et j’ai pensé : Comment ? il a besoin que nous venions dire cela, le monde entier ne le sait pas encore, il faut des preuves ? Alors que ces hommes sont des criminels comme jamais l’histoire même dans les périodes les plus barbares n’en a connus, alors que des millions d’êtres réclament justice, que des millions d'hommes, de femmes, d’enfants ont été massacrés et torturés par leurs ordres, que des millions d'enfants sont orphelins, des millions de femmes veuves, des millions de mères pleurent leurs petits, il faut des mois et des mois pour juger ces hommes ? Et on tolère au nom de la justice que des avocats allemands viennent demander aux témoins, par exemple : "Comment expliquez-vous alors que vous soyez revenue et que vous paraissiez en si bonne santé ?" ou bien : "Lorsque vous étiez en France sous l'occupation, n'avez-vous pas trouvé que les Allemands étaient corrects ? " Comment ? Après ces centaines de milliers de fusillés, de torturés, de massacrés, on ose encore me demander ce que je pense de la correction des Allemands ! et personne ne proteste, on a l'air de trouver ça naturel. Ou bien encore, à propos d'un chiffre que j'avais donné de 700.000 Juifs déportés de Hongrie et passés par la cheminée, l'avocat proteste en disant : "Le chiffre de la Gestapo n'indique que 350.000. Mais comment ? depuis quand considère-t-on que le crime est proportionnel au nombre des victimes et qu'il est moins criminel de n'avoir assassiné en un seul endroit et en quelques jours que 350.000 victimes au lieu de 700.000 ? Non seulement il y a quelque chose de choquant dans la forme de ce procès, dans la lenteur de la procédure mais également dans le fond. On juge chaque accusé séparément pour savoir s’il est personnellement responsable de ceci ou de cela, alors qu’il est bien indifférent de savoir si von Papen et Schacht ont personnellement donné des ordres pour les massacres et les tortures. Une chose est certaine, c'est qu'ils ne pouvaient pas les ignorer, comme personne en Allemagne ne pouvait les ignorer puisque les nazis eux-mêmes se sont toujours vantés dans leurs écrits d’exterminer les races inférieures pour faire de la place aux grands Aryens blonds. Ils sont donc tous solidaires puisqu’ils étaient responsables ensemble de la politique du gouvernement national socialiste. La peine de mort n'est pas un châtiment, on ne peut pas punir de tels crimes. Il faut simplement supprimer ces individus parce que ce sont des monstres. Le but de ce procès semblait être d’éclairer le monde entier sur les crimes du nazisme de façon à ce que dans tous les pays et surtout dans ceux qui n’ont pas connu les horreurs de l’oppression hitlérienne il n’y ait pas un seul homme, pas une seule femme qui puisse ignorer les dangers auquel le monde a échappé grâce à la victoire des grandes démocraties. Il aurait fallu pour cela faire un procès condensé, d’une durée d’un mois au plus, afin que l’attention de l’opinion publique ne faiblisse pas. Ce qui n’aurait pas empêché par ailleurs d’entasser une documentation pour l’histoire qui eût été beaucoup plus complète au contraire. Mais ce travail n’exigeait en aucune façon la présence des accusés. Au lieu de cela, ce procès, le plus grand de l’histoire, donne l’impression d’une sinistre comédie où même les accusés somnolent d'ennui. Et l’on ne peut s’empêcher malgré soi de penser que si les choses traînent tellement en longueur, c’est parce qu’il y a certaines têtes que l’on désirerait sauver et qu’il serait plus facile de le faire en endormant l’opinion publique avec des considérations philosophiques et morales. On entend déjà dire par certains que Schacht, par exemple, le grand financier, a appartenu au complot contre Hitler en 1944. Mais même si c'est vrai, cela ne change en rien sa culpabilité. Si l’on est complice pendant des années de crimes qui révoltent la conscience humaine, rien ne peut vous racheter, même pas le fait de changer de carte à la dernière minute parce qu’on s’aperçoit que celle qu’on a jouée est mauvaise. Il fallait faire le procès du fascisme car les crimes qu'on reproche aux accusés, ce ne sont que les conséquences naturelles de cette idéologie monstrueuse. C’est le régime qu’il fallait attaquer si l’on voulait servir la démocratie. Mais là comme ailleurs il y a de trop gros intérêts qui sont en jeu, des intérêts internationaux. Quant au peuple allemand, il a un grand chemin à parcourir avant d’être à nouveau digne de figurer à nouveau parmi les nations civilisées, car un nombre considérable d’Allemands ont participé directement aux crimes contre l’humanité, tous les S.S. en particulier et la Wermacht. Pour les autres ils ont assisté passivement sans rien faire pour que cela cesse. Et actuellement encore, dans la majorité des cas, les Allemands considèrent que leurs dirigeants ne sont pas des monstres et que eux ne sont pas des criminels de les avoir laissé faire, ils trouvent seulement qu’ils ont eu la malchance de perdre la guerre et que si on leur en donnait la moindre possibilité, ils seraient tout prêts à recommencer. Nous qui avons l’impression d’être des revenantes car il nous semble réellement être sorties miraculeusement de l’enfer, nous pensons que cette effroyable expérience que nous avons doit servir au monde, que c’est notre devoir toujours et partout de donner la haine du fascisme. C’est lui qui est responsable de toutes ces ruines et il est inconcevable que cinq ans après de pareilles souffrances pour toute l’Europe on tolère encore des foyers de guerre comme l’Espagne de Franco. Inlassablement, nous devons répéter ce que nous avons vu et montrer ce que le monde serait si, à nouveau, le fascisme avait la possibilité de se développer. Nous devons également nous consacrer à la tâche de la reconstruction de notre pays. Nous devons faire de cette France ce que rêvaient d’en faire celles qui sont mortes là-bas pour elle en Allemagne et en Pologne. Jamais nous ne devons oublier que c’est à leur sacrifice que la France doit d’être à nouveau comptée parmi les grandes nations. C’est parce que tant de Français et de Françaises ont préféré la mort à l’esclavage que nous pouvons aujourd’hui redresser la tête. Mais en rentrant de ce procès de Nurenberg, nous sommes effrayées de sentir cette paix si précaire déjà menacée. Il y a encore tant de foyers de fascisme : l’Espagne de Franco qui en est le bastion, le Portugal avec Salazar, l’Argentine et la Grèce, cette Grèce où ceux qui ont lutté pour délivrer leur pays des nazis sont maintenant en prison et où les collaborateurs hitlériens d’hier règnent en maîtres. Il y a encore même dans les pays démocratiques trop de forces mauvaises qui ont intérêt à la guerre pour assurer leur domination. Mais les peuples du monde entier veulent la paix et la démocratie car seule une démocratie véritable peut empêcher la guerre. Les femmes qui ont joué un si grand rôle pour la libération et la victoire ont maintenant une noble tâche à accomplir pour le maintien de la paix, c’est un des buts principaux de la Fédération Démocratique Internationale des Femmes qui rassemble 81 millions de femmes de 41 pays. C’est pourquoi nous avons demandé de participer aux travaux de l’O.N.U. et nous n’aurons de cesse que nous n'ayons obtenu satisfaction. Si les femmes du monde entier se donnent la main, elles barreront la route à la guerre et pourront enfin élever leurs enfants dans la joie et la paix.
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