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Titre :Poétique Sarlat, jardin des enfeus 1977
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Support d'enregistrement :Cassette audio
Format :Cassette audio
Lieu d'enregistrement :Sarlat-la-Canéda
Marque de fabrique, label :Cassette audio
Date de l'enregistrement :1977
Vitesse (tours/minute) :4,75cm-seconde
Matériel employé au transfert :Sony TC-D5M=>Tascam HD-P3
Date du transfert :12-03-2025
Commentaires :Texte du contenu ci-joint. Cassette apportée par Agnès Unterberger
Texte du contenu :Poétique Sarlat, jardin des enfeus 1977


Mesdames et messieurs, juste quelques mots, parce que notre programme est très copieux, pour vous dire que nous avions gardé un souvenir ébloui de la rencontre musicale et poétique que nous vous avions offerte l'an dernier. La chaleur des réactions, la qualité singulière de l'écoute nous avaient enchantés. Nous n’avions qu'un désir, c'était de recommencer. Et puis vos souhaits et vos si nombreux témoignages sont venus au-devant de nos désirs. Alors nous allons passer à nouveau quelques heures ensemble ce soir en compagnie de certains des poètes et des musiciens qui nous sont les plus chers, dans le désordre Baudelaire, Francis Jammes, Queneau, Cocteau, Racan, Reynaldo Hahn, Desbordes-Valmore, Paul Fort, André Frédérique, Sacha Guitry, Alphonse Allais, Victor Hugo, Kurt Weill, Saint-Exupéry, Rutebeuf, Maeterlinck, Musset, Chénier, Verlaine, Supervielle, Brassens, Lacenaire, Yvette Guilbert, Obaldia, Desnos, Esposito, Théodore de Banville, Laforgue, André Salmon, Marie Noël, Rictus, Bruant, Jean Sarment, Marcel Aymé, Guy Béart, Carco, l'Abbé de Lattaignant, Géraldy, Apollinaire, Brel, une séquence qui me tient particulièrement à cœur et qui sera donné pour la première fois, je crois, ce soir en audition publique : les trois derniers poèmes que Brasillach a écrit la veille et l'avant-veille de son exécution dans sa prison de Fresnes, Aragon, Ferrat, Ronsard, Rostand, Jules Romains et Péguy. Et pas d'autre fil conducteur comme l'année dernière que votre plaisir, nous osons l'espérer, et puis, je l'ai découvert cet après-midi à la répétition, peut-être aussi, présent au détour de chaque chanson, de chaque texte cocasse ou tragique, le mystère de l'homme, sa foi, son ignorance, sa grandeur, ses faiblesses, son âme en un mot comme Shakespeare dans quelques jours, dans ce Coriolan qui est un des plus hauts chefs-d’œuvre de toute la littérature universelle, nous le rappelle, un homme fidèle à son âme. Qui dit foi dit aventure poétique, qui dit poésie dit musique. Levons l'ancre !

------------ Charles Baudelaire/Les hiboux --------------

Sous les ifs noirs qui les abritent
Les hiboux se tiennent rangés
Ainsi que des dieux étrangers
Dardant leur œil rouge. Ils méditent

Sans remuer, ils se tiendront
Jusqu'à l'heure mélancolique
Où, poussant le soleil oblique
Les ténèbres s'établiront

Leur attitude au sage enseigne
Qu'il faut en ce monde qu'il craigne
Le tumulte et le mouvement

L'homme ivre d'une ombre qui passe
Porte toujours le châtiment
D'avoir voulu changer de place

---------- Complainte du roi Renaud -------------------

Le roi Renaud de guerre vint
Portant ses tripes dans ses mains
Sa mère était sur le créneau
Qui vit venir son fils Renaud.

- Renaud, Renaud, réjouis-toi !
Ta femme est accouchée d'un roi !
- Ni de la femme ni de fils
Je ne saurais me réjouir.

Allez, ma mère, allez devant,
Faites-moi faire un beau lit blanc.
Guère de temps y demeurerai :
À la minuit trépasserai.

Mais faites-le moi faire ici-bas
Que l'accouchée n'entende pas.
Et quand ce fut sur la minuit,
Le roi Renaud rendit l'esprit.

Il ne fut pas le matin jour
Que les valets pleuraient très tous.
Il ne fut temps de déjeuner
Que les servantes ont pleuré.

- Ah ! dites-moi, mère, m'amie,
Ce que j'entends pleurer ici ?
- Ma fille, en baignant nos chevaux
Ont laissé noyer le plus beau.

- Ah ! dites-moi, mère m'amie,
Ce que j'entends cogner ici ?
Ma fille, ce sont les charpentiers
Qui raccommodent le plancher.

Ah ! dites-moi, mère m'amie,
Que chantent nos prêtres ici ?
- Ma fille c'est la procession
Qui fait le tour de la maison.

Or, quand ce fut pour relever,
À l'église elle voulut aller,
Or quand ce fut passé huit jours
Elle voulut faire ses attours.

- Ah ! dites-moi, mère m'amie,
Quel habit prendrai-je aujourd'hui ?
- Prenez le vert, prenez le gris,
Prenez le noir pour mieux choisir.

- Ah ! dites-moi, mère m'amie,
Ce que ce noir-là signifie ?
- Femme qui relève d'enfant,
Le noir lui est bien plus séant.

Quand à l'église fut entrée,
Le cierge lui fut présenté.
Aperçut en s'agenouillant
La terre fraîche sous son banc.

- Ah ! dites-moi, mère m'amie,
Pourquoi la terre est rafraîchie ?
- Ma fille, ne vous le puis celer,
Renaud est mort et enterré.

Terre, ouvre-toi, terre fends-toi,
Que j'aille avec Renaud, mon roi !
Terre s'ouvrit, terre se fendit,
Et ci fut la belle engloutie

................ Raymond Queneau/Bien placés bien choisis -----------------

Bien placés, bien choisis
Quelques mots font une poésie
Les mots, il suffit qu'on les aime
Pour écrire un poème
On ne sait pas toujours ce qu’on dit
Lorsque naît la poésie.
Faut ensuite rechercher le thème
Pour intituler le poème.
Mais quelquefois on pleure, on rit
En écrivant la poésie.
Ça a toujours “kékchose” d’extrême
Un poème.

----------- Jean Cocteau/Le poète de trente ans -----------------

Me voici maintenant au milieu de mon âge
Je me tiens à cheval sur ma belle maison :
Des deux côtés je vois le même paysage.
Mais il n’est pas vêtu de la même saison.

Ici la terre est rouge et de vigne encornée
Comme un jeune chevreuil. Le linge suspendu,
De rires, de signaux, accueille la journée ;
Là se montre l’hiver et l’honneur qui m’est dû.

Je veux bien, tu me dis encore que tu m’aimes,
Vénus. Si je n’avais pourtant parlé de toi,
Si ma maison n’était faite avec mes poèmes
Je sentirais le vide et tomberais du toit.

...........

Thirsis, il faut penser à faire la retraite
La course de nos jours est plus qu'à demi faite.
L'âge insensiblement nous conduit à la mort.
Nous avons assez vu sur la mer de ce monde
Errer au gré des flots notre nef vagabonde ;
Il est temps de jouir des délices du port.

Ô bienheureux celui qui peut effacer de sa mémoire
Pour jamais ce vain espoir de gloire
Dont l'inutile soin a...traverse nos plaisirs,
Et qui, loin, retiré de la foule importune,
Vivant dans sa maison content de sa fortune,
A selon ses pouvoirs mesuré ses désirs.

Il n'ob... Il laboure le champ que labourait son père ;
Il n' obs..Il ne....(Pardon, excusez-moi - Non, non, mais...Pas de circonstance, pas de circonstance atténuante mais c'est un peu.. - Oui, c'est très... - Surtout quand on n'est pas prévenu. Allons-y !)

Thirsis, il faut penser à faire la retraite
La course de nos jours est plus qu'à demi faite.
L'âge insensiblement nous conduit à la mort.
Nous avons assez vu sur la mer de ce monde
Errer au gré des flots notre nef vagabonde ;
Il est temps de jouir des délices du port.

Ô bienheureux celui qui peut de sa mémoire
Effacer pour jamais ce vain espoir de gloire
Dont l'inutile soin traverse nos plaisirs,
Et qui, loin, retiré de la foule importune,
Vivant dans sa maison content de sa fortune,
A selon son pouvoir mesuré ses désirs.

Il laboure le champ que labourait son père
Il ne s'informe point de ce qu'on délibère
Dans ces graves conseils d'affaires accablés ;
Il voit sans intérêt la mer grosse d'orages,
Et n'observe des vents les sinistres présages
Que pour le soin qu'il a du salut de ses blés.

Il ne va point fouiller aux terres inconnues,
À la merci des vents et des ondes chenues,
Ce que nature avare a caché de trésors,
Et ne recherche point, pour honorer sa vie,
De plus illustre sort ni de plus digne d'envie
Que de mourir au lit où ses pères sont morts.

Agréables déserts, séjour de l'innocence,
Où, loin des vanités, de la magnificence,
Commence mon repos et finit mon tourment,
Vallons, fleuves, rochers, plaisante solitude,
Si vous fûtes témoins de mon inquiétude,
Soyez-le désormais de mon contentement.

---------- Gabriel Vicaire/Cimetière de campagne --------------

J'ai revu le cimetière
Du beau pays d'Ambérieux
Qui m'a fait le cœur joyeux
Pour la nuit entière,

Et, dans la mousse et le thym,
Près des arbres de la cure,
J'ai marqué la place obscure
Où, quelque matin,

Libre enfin de tout fardeau,
J'irai tranquillement faire
Entre mon père et ma mère
Mon dernier dodo.

Pas d'épitaphe superbe,
Pas le moindre tralala ;
Simplement, par-ci par-là,
Des roses dans l'herbe,

Et de la mousse à foison,
De la luzerne fleurie,
Avec un coin de prairie
À mon horizon.

L'église de ma jeunesse,
L'église au blanc badigeon,
Où jadis, petit clergeon,
J'ai servi la messe,

L'église est encore là tout près
Qui monte sa vieille garde
Et, sans se troubler, regarde
Les rangs de cyprès.

Entouré de tous mes proches,
Sur le bourg, comme autrefois,
j'entendrai courir la voix
Légère des cloches.

Elles ont vu mes vingt ans
Et n'en sont pas plus moroses ;
Elles me diront des choses
Pour passer le temps...

---------- Marceline Desbordes-Valmore/Les roses -----------

J'ai voulu ce matin te rapporter des roses ;
Mais j'en avais tant pris dans mes ceintures closes
Que les nœuds trop serrés n'ont pu les contenir.

Les nœuds ont éclaté. Les roses envolées
Dans le vent, à la mer s'en sont toutes allées.
Elles ont suivi l'eau pour ne plus revenir ;

La vague en a paru rouge et comme enflammée.
Ce soir, ma robe encore en est tout embaumée...
Respires-en sur moi l'odorant souvenir.

------------- Francis Lemarque/Où vont les fleurs ? -----------------

Qui peut dire où vont les fleurs
Du temps qui passe ?
Qui peut dire où sont les fleurs
Du temps passé ?
Comme à la saison jolie
Les jeunes filles les ont cueillies
Qu'en saurons-nous un jour ?
Quand saurons-nous ? Un jour…

Qui peut dire où vont les filles
Du temps qui passe ?
Qui peut dire où sont les filles
Du temps passé ?
Comme dans le temps des chansons
Se dont données aux garçons
Qu'en saurons-nous un jour ?
Quand saurons-nous ? Un jour…

Mais où vont tous les garçons
Du temps qui passe ?
Mais où sont tous les garçons
Du temps passé ?
Lorsque le tambour roula
Se sont faits petits soldats
Qu'en saurons-nous un jour ?
Quand saurons-nous ? Un jour…

Mais où vont tous les soldats
Du temps qui passe ?
Mais où sont tous les soldats
Du temps passé ?
Sont tombés dans les combats
Et couchés dessous leurs croix
Qu'en saurons-nous un jour ?
Quand saurons-nous ? Un jour…

Il est fait de tant de croix
Le temps qui passe
Il est fait de tant de croix
Le temps passé
Pauvres tombes de l'oubli
Les fleurs les ont envahies
Qu'en saurons-nous un jour ?
Quand saurons-nous ? Un jour…

Qui peut dire où vont les fleurs
Du temps qui passe ?
Qui peut dire où sont les fleurs
Du temps passé ?
Sur les tombes du mois de mai
Les filles en font des bouquets
Qu'en saurons-nous un jour ?
Quand saurons-nous ? Jamais…

------------- Paul Fort/L'écureuil --------------

Écureuil du printemps, écureuil de l’été, qui domines la terre avec vivacité, que penses-tu là-haut de notre humanité ?
— Les hommes sont des fous qui manquent de gaîté.

Écureuil, queue touffue, doré trésor des bois, ornement de la vie et fleur de la nature, juché sur ton pin vert, dis-nous ce que tu vois ?
— La terre qui poudroie sous des pas qui murmurent.

Écureuil voltigeant, frère du pic bavard, cousin du rossignol, ami de la corneille, que vois-tu par-delà nos brouillards ?
— Des lances, des fusils menacer le soleil.

Écureuil aux yeux vifs, pétillants, noirs et beaux, humant la sève d’or, la pomme entre tes pattes, que vois-tu sur la plaine autour de nos hameaux ?
— Monter le lac de sang des hommes qui se battent.

Écureuil de l’automne, écureuil de l’hiver, qui lances vers l’azur, avec tant de gaîté, ces pommes… que vois-tu ?
— Demain tout comme hier. Les hommes sont des fous et pour l’éternité.

------------- André Frédérique/L'enfant boudeur -----------------

Veux-tu jouer à la pirouelle
À la redouble, au rat musqué
Veux-tu jouer à la sauguette
Au goligode, au ziponblé
Veux-tu jouer au jeu de l'ange
À l'oeil-au-dos, au mort parlant
Veux-tu jouer à cache-mésange
À mouton-bêle, à baille-au-vent
Veux-tu jouer au déserteur, à la logorrhée
Veux-tu jouer à l'espincelle, au goligode
Veux-tu jouer au jeu de l'ombre
Sur le mur blanc les mains croisées
Veux-tu jouer à compter le nombre
Des poissons-chats dans l'océan
Veux-tu jouer à la marelle, au cervelas
Au pince-joue, au tire-la
Au caviar, à poisse-Dudule
Au mirliton dans la pendule
Veux-tu jouer à la lutte jaune, au ramagot
À pousser grand-mère dans les lavabos
À pince-mi et pince-moi en bateau
À la paix royale, au souci de sincérité
À la chaude-meurotte, au jeu des abbés
À déformer le nom des ministres du culte
Au chapeau du jurisconsulte
Veux-tu jouer à la bataille des tomates
Au pasteur protestant, à la loupe à Tatate
À zaine faux-yeux, au riz-pain-sel
Au canard portugais, à la marche en dentelle
À la lanterne froide, au pharmacien comique
Au domino sur glace, à la pouille, au chien de pique
Au hoquet chinois, à l'over armstroke
Au loup garou, au loup couché, au loup vendu
Au vilebrequin, à l'aromé, au cadavre exquis
Au prote, au touche-zizi, à la veule, au cornac
À la pinacothèque, à la petite marchande de canons
Au frotteur de parquets champion de bridge palfond
Au troume, au solitaire, à conazor
À la soutane, à la peau de cochon, au dieu Frouda
À la turidité, au hussard de Bretagne
À un jeu polonais trouvé par Sienkiewicz
Au pousse-cul, au solfège, aux deux soeurs de Barbaud
À mirer les alouettes, à la morve, au farcin
Au mariage blanc, au mariage vert, à la guimauve
Au jeu des gâteaux, à madame Room
À l'eukolnaze, à l'officier prussien, au bugle
À l'enfant naturel, au knout, au saladier ?
- Oh ! non, il aime mieux étudier.

------------ Sacha Guitry/Mon premier amour------------------

J'avais treize ans, elle était ravissante. Que dis-je, ravissante ? C'était une des plus jolies femmes de Paris. Mais de cela je ne me rendais pas compte. Je la trouvais jolie, il se trouve qu'elle l'était extrêmement . Ce n'était qu'un coïncidence. Elle était la fille d'un peintre célèbre et elle avait épousé le plus triomphant des auteurs. C'était un des amis intimes de mon père — il est devenu
le mien plus tard. À cette époque, j'étais le camarade de leurs fils. Presque tous les dimanches, j'allais goûter chez eux. D'ailleurs, cette famille était l'image du bonheur et tous, ils étaient beaux ! Elle avait un sourire adorable et des yeux caressants. Pouvais-je n'en être pas épris ? Et vais-je me demander pourquoi je l'ai aimée ? C'est le contraire qui eût été monstrueux, criminel, inquiétant. C'était mieux que mon droit, c'était mon devoir de l'aimer puisqu'à treize ans, on ne peut pas savoir ce que c'est que d'aimer. J'en rêvais... Le lui dire ? Ah ! Plutôt la mort ! Alors ? Le lui prouver. Faire des économies pendant toute la semaine et commettre une folie le dimanche suivant. Ces économies, je les ai faites. Cette folie, je l'ai commise. Huit francs : un énorme bouquet de violettes. Il était magnifique ! C'était le plus beau bouquet de violettes que l'on ait jamais vu. Il me fallait les deux mains pour le tenir. Mon plan : arriver chez elle à deux heures et demander à la voir au lieu d'aller directement à la nursery. La chose n'alla pas sans un peu d'embarras. Elle était occupée. J'insistai. La femme de chambre me conduisit à son boudoir. Elle se coiffait pour sortir. J'étais entré le cœur battant.
- Bonjour, mon petit. Pourquoi veux-tu me voir ?
Elle ne s'était pas encore retournée. Elle n'avait pas encore vu le bouquet. Elle ne pouvait pas comprendre.
- Pour ça, madame...
Et je lui tendis mes huit francs de violettes.
- Oh ! les jolies fleurs, fit-elle.
... (Elle a pris le bouquet peut-être ?) - Oui - (Dans ses deux mains ?)
Elle prit le bouquet entre ses deux mains comme on prend une tête d'enfant et le porta à son joli visage comme pour l'embrasser. Je crus que la partie était gagnée. Je m'étais approché d'elle en tremblant. Je lui donnai le bouquet. (Oui) Elle les sentit (Oui, oui) Elle ajouta :
- Mmm, Et elles sentent bon !
Et puis elle ajouta en me congédiant :
- Tu remercieras bien ton papa de ma part.

------------- Alphonse Allais/Excentric's ---------------

Ça se passait au moment de la dernière exposition universelle. Ma petite amie d'alors, une petite brunette, à qui l’ecclésiastique le plus roublard aurait donné le bon Dieu sans confession (Or, une nuit d'orgie pour elle n'était qu'un jeu) me dit un jour à déjeuner :
– Qu'est-ce que tu vas faire, pour l'Exposition ?
- Que ferais-je bien pour l'Exposition ?
– Ben, expose.
- Expose ? Quoi ?
- N'importe quoi.
- Mais je n'ai rien inventé !
(À ce moment, je n'avais pas encore inventé mon aquarium en verre dépoli, pour poissons timides. S. G. D. G.).
- Alors, reprit-elle, achète une baraque et montre un phénomène.
- Quel phénomène? Toi ?
Terrible, elle fronça son sourcil pour me répondre :
- Un phénomène, moi !
Et peut-être qu'elle allait me fiche des calottes, quand je m'écriai sur un ton d'amoureuse conciliation
- Oui, tu es un phénomène, chère âme ! un phénomène de grâce, de charme et de fraîcheur !
Ce en quoi je ne mentais pas, car elle était bigrement gentille, ce petit chameau-là. Un coquet nez, une bouche un peu grande (mais si bien meublée), des cheveux de soie innombrables et une de ces peaux tendrement blanc-rosées, comme seules en portent les dames qui se servent de crème. Certes, je ne me serais pas jeté pour elle dans le bassin de la place Pigalle, mais je l'aimais bien tout de
même. Pour avoir la paix, je conclus
- C'est bon ! puisque ça te fait plaisir, je montrerai un phénomène.
- Et moi, je serai à la caisse ?
- Ben oui, tu seras à la caisse.
- Si je me trompe en rendant la monnaie, tu me ficheras pas des coups ?
- Est-ce que je t'ai jamais fichu des coups ?
- J'ai jamais rendu de monnaie, alors je sais pas.

Si je rapporte ce dialogue tout au long, c'est pour donner à ma clientèle une idée des conversations que j'avais avec Eugénie (c'est peut-être Berthe qu'elle s'appelait... Non). Huit jours après, je recevais de Londres un nain, un joli petit nain. Quand les nains anglais, chacun sait ça, se mêlent d'être petits, ils le sont à défier les plus puissants microscopes mais quand ils se mêlent d'être méchants, détail moins connu, ils le sont jusqu'à la témérité. C'était le cas du mien. Oh ! la petite teigne ! Il me prit en grippe tout de suite, et sa seule préoccupation fut de me causer sans relâche de vifs déboires et des afflictions de toutes sortes. Au moment de l'exhibition, il se haussait sur la pointe des pieds avec tant d'adresse, qu'il avait l'air aussi grand que vous et moi. Alors, quand mes amis me blaguaient, disant : "Bah ! il est pas si épatant que ça, ton nain" et que je lui transmettais ces propos désobligeants, lui, cynique, me répondait en anglais :
- Qu'est-ce que vous voulez ? Il y a des jours où on n'est pas en train.

Un soir que je rentrais chez moi deux heures plus tôt que ne semblait l'indiquer mon occupation de ce jour-là, devinez qui je trouvai, partageant la couche de Clara (je me rappelle maintenant, c'est Clara qu'elle s'appelait) Inutile de chercher, vous devineriez jamais. Mon nain ! Oui, mesdames et messieurs, Clara me trompait avec ce British minuscule ! J'entrai dans une de ces colères ! Heureusement pour le traître, je levai les bras au ciel avant que de songer à le calotter. Il profita du temps que mes bras mirent à descendre jusqu'à sa hauteur pour filer. Je ne le revis plus. Quant à Clara, elle se tordait littéralement sous les couvertures.
- Il n'y a pas de quoi rire, fis-je sévèrement.
- Comment, pas de quoi rire ? Oh ! ben, qu'est-ce qu'il te faut à toi ? Grosse bête, tu ne vas tout de même pas être jaloux d'un nain anglais ? C'était pour voir, voilà tout. Tu n'as pas idée.
Et elle se reprit à rire de plus belle, après quoi elle me confia certains détails, réellement comiques, qui achevèrent de me désarmer. C'est égal, dorénavant, je me méfiai des nains et, pour utiliser le local que j'avais loué, je me procurai un géant japonais. Souvenez-vous, le géant japonais de 1878. Ben, c'est moi qui le montrais. Mon géant japonais ne ressemblait en rien à mon nain anglais. D'une taille plus élevée, il était bon, serviable et chaste. Ou, du moins, il semblait doué de ces qualités. J'ai raison de dire "il semblait", car, à la suite de peu de jours, je fis une découverte qui me terrassa. Un soir, rentrant inopinément dans la chambre de Camille (Mais je me souviens, c'est Camille, non, qu'elle s'appelait), je trouvai, jonchant le sol, l'orientale défroque de mon géant, et dans le lit Camille, devinez avec qui ! Inutile de chercher, vous ne devineriez jamais. Camille, avec mon ancien nain ! C'était mon espèce de petit cochon de nain anglais qui n'avait rien trouvé de mieux pour rester près de Camille que de se déguiser en géant japonais.

------------. Victor Hugo/Le doigt de la femme --------------

Dieu prit sa plus molle argile
Et son plus pur kaolin,
Et fit un bijou fragile,
Mystérieux et câlin.
Il fit le doigt de la femme,
Chef-d'œuvre auguste et charmant,
Ce doigt fait pour toucher l'âme
Et montrer le firmament.
Il y mit l'ombre du voile,
Le tremblement du berceau,
Quelque chose de l'étoile,
Quelque chose de l'oiseau.
Le Père qui nous engendre
Fit ce doigt mêlé d'azur,
Très fort pour qu'il restât tendre,
Très blanc pour qu'il restât pur,
Il en orna la main d'Eve,
Cette frêle et chaste main
Qui se pose comme un rêve
Sur le front du genre humain,
Cette humble main ignorante,
Guide de l'homme incertain,
Qu'on voit trembler, transparente,
Sur la lampe du destin.
Il faut aimer. Tout soupire,
L'onde, la fleur, l'alcyon ;
La grâce n'est qu'un sourire,
La beauté n'est qu'un rayon ;
Dieu, qui veut qu'Eve se dresse
Sur notre rude chemin,
Fit pour l'amour la caresse,
Pour la caresse la main.
Ayant fait ce doigt sublime,
Dieu dit aux anges: Voilà
Puis s'endormit dans l'abîme ;
Le diable alors s'éveilla.
Dans l'ombre où Dieu se repose,
il vint, noir sur l'orient,
Et tout au bout du doigt rose
Mit un ongle en souriant.

----------- Francis Jammes -----------

La jeune fille est blanche
Elle a des veines vertes
Au poignet, dans ses manches
Ouvertes

On ne sait pas pourquoi
Elle rit. Par moment
Elle crie et cela
Est perçant.

Est-ce qu’elle se doute
Qu’elle vous prend le cœur
En cueillant sur la route
Des fleurs ?

On dirait quelquefois
Qu’elle comprend des choses.
Pas toujours. Elle cause,
Tout bas.

"Oh ! ma chère ! oh ! la la ...
Figure toi.. . mardi
Je l’ai vu.. j’ai ri" — Elle dit
Comme ça.

Quand un jeune homme souffre,
D’abord elle se tait :
Elle ne rit plus, tout
Étonnée.

Dans les petits chemins,
Elle remplit ses mains
De piquants, de bruyères,
De fougères.

Elle est grande, elle est blanche
Elle a des bras très doux.
Elle est très droite et penche
Le cou

------------ Cocteau / Anna la bonne ---------------


Oh ! Mademoiselle ! Mademoiselle !
Mademoiselle Annabel,
Mademoiselle Annabel Lee,
Depuis que vous êtes morte
Vous avez encore embelli !
Chaque soir, sans ouvrir la porte,
Vous venez au pied de mon lit...
Mademoiselle, Mademoiselle Annabel,
Mademoiselle Annabel Lee.
Sans doute vous étiez trop bonne
Trop belle et même trop jolie.
On vous portait des fleurs comme sur un autel.
Et moi j étais Anna, la bonne ;
Anna, la bonne de l'hôtel.
Vous étiez toujours si polie
(Et peut-être même un peu trop polie.)
Vous habitiez toujours le grand appartement.
Et la chose arriva... je ne sais plus comment.
J'étais Anna, celle qu'on sonne.
Vous m’avez sonnée une nuit
Comme beaucoup d'autres personnes,
Et ce n'est pas assez d'ennui
Pour... enfin... pour qu'on assassine.
Nous autres, on travaille, on dort.
Les escaliers ! les corridors !...
Vous, c'étaient les médecines
Pour dormir. “Ma petite Anna
Voulez-vous me verser dix gouttes.
Pas plus, dix ”. — Je les verse toutes ;
Je commets un assassinat.
Vous étiez si belle, si bonne
Que voulez-vous, j'étais Anna, la bonne
Vous croyez que l'on me soupçonne ?
La police, les médecins ?
J'étais Anna, celle qu’on sonne ;
On cherche ailleurs les assassins !

-------------- André Mauprey/La fiancée du pirate (musique : Kurt Weill) ---------

Oui c'est moi qui lave les verres et les plats
On m’appelle une Marie-couche-toi-là
Quand on me donne un penny
Faut encore que je dise merci
Me voilà en habits loqueteux
Au fond de cet hôtel miteux
Et demain, demain comme aujourd'hui
Vous ne saurez toujours pas qui je suis
Mais un soir, un beau soir, grand branle-bas
Les gens courent sur la rive
Disant: "Voyez qui arrive !"
Et moi je sourirai pour la première fois
On dira: "Voilà que tu souris, toi ?"
Un navire de haut bord
Cent canons aux sabords
Entrera dans le port !

Oui, toujours je laverai les verres et les plats
Je serai toujours une Marie-couche-toi-là
Quand on me donnera un penny
Toujours je dirai merci
Je serai vêtue d'habits loqueteux
Au fond de cet hôtel miteux
Et demain, demain comme aujourd’hui
Vous ne saurez toujours pas qui je suis
Mais un soir, ce beau soir pour qui je vis
Voilà que les cent canons
S'éveilleront et tonneront
Pour la première fois, j'éclaterai de rire
"Quoi méchante, t'as le cœur à rire ?"
Le navire de haut bord
Cent canons aux sabords
Bombardera le port !

Alors viendront à terre les matelots
Plus de cent, ils marqueront d'une croix de sang
Chaque maison, chaque porte
Et c'est devant moi qu'on apporte
Enchaînés, implorants, mutilés et saigneux
Vos pareils, tous vos pareils, beaux messieurs !
Vos pareils, tous vos pareils, beaux messieurs !
Alors paraîtra celui que j'attends, il me dira :
"Qui veux-tu de tous ces gens que je tue ?"
Et moi je répondrai doucement :
"Tue-les tous !" et à chaque tête qui tombera
Je battrai des mains, hop là !
Et le navire de haut bord
Loin de la ville où tout sera mort
M’emportera vers la vie !


------------ Paul Fort/Monsieur le curé de Langrune-sur-Mer ----------

Quand les terres labourées sont violettes de chaleur, aux beaux soirs de la mi-automne, monsieur le curé de Langrune-sur-Mer, bedon pensif et rouge trogne, son bréviaire en main où le soleil décline, empourprant les pages sous son pouce, monsieur le curé, monsieur le recteur promène ses yeux d’absinthe douce sur la terre violette et qui fleure... Il est l'hôte attendri du chemin vicinal- petit bedon qui dodeline- et jusqu'à l'heure grave où la nuit tombe égale, c'est un biblique voyageur qui traîne à pas religieux et dignes, sous la file d'arbres dépouillés, ses souliers noirs et sa marche enfeuillée. Monsieur le curé de Langrune-sur-Mer, je l'ai vu de mes yeux. Il m'a conquis, Seigneur ! Je veux être pour lui un nouveau Lamartine. Sa trogne est rouge comme mon cœur. Mais dans ses yeux d'absinthe douce, aux lueurs dernières, lorsqu'il promène sa bedaine, dans ses yeux pâles mouillés et clairs, j'ai lu le regret de la mer. Ce rond petit curé, voyez, je suis malin, j'ai deviné, me l'a-t-on dit, à seize ans, gars musclé, voulait être marin ! Ce rond petit curé ! Je vous convierais tous à voir au crépuscule ses yeux couleur de jour lorsqu'il entend la mer, à voir au crépuscule se tendre son regard lorsqu'il l'entend gravir au loin les terres noires, sur ses joues, son rabat, des larmes s'éclairer lorsqu'il la voit blanchir sur les terres labourées et jetant son chapeau et son bréviaire dans l'herbe, à voir dans les sillons courir les bras levés, ses blancs cheveux au vent, ses yeux remplis de jour vers le flot qui l'appelle et qu'il aime toujours, ce rond petit curé dans sa folie superbe... Et vous sauriez alors ce que c'est que l'amour.

---------------- Antoine de Saint-Exupéry/Le Petit Prince

- Bonjour
- Bonjour
- Qui es-tu ? Tu es bien joli
- Je suis un renard
- Viens jouer avec moi. Je suis tellement triste
- Je ne puis pas jouer avec toi. Je ne suis pas apprivoisé.
- Qu'est-ce que signifie "apprivoisé" ?
- Ah ! c'est quelque chose de trop oublié. Ça signifie créer des liens? Bien sûr tu n'es encore pour moi qu'un petit garçon tout semblable à cent mille petits garçons et je n'ai pas besoin de toi. Et tu n'es pour moi qu'un renard semblable à cent mille renards (sic). Mais si tu m'apprivoises, nous aurons besoin l'un de l'autre. Tu seras pour moi unique au monde. Je serai pour toi unique au monde. Ma vie est monotone ici, je chasse les poules, les hommes me chassent, toutes les poules se ressemblent et tous les hommes se ressemblent. Je m'ennuie donc un peu. Mais si tu m'apprivoises, ma vie sera comme ensoleillée. Je connaîtrai un bruit de pas différent de tous les autres. S'il te plaît, apprivoise-moi.
- Je veux bien mais je n'ai pas beaucoup de temps. J'ai des amis à découvrir et beaucoup de choses à connaître.
- On ne connaît bien que les choses que l'on apprivoise. Les hommes n'ont plus le temps de rien connaître, ils achètent des choses toutes faites chez les marchands. Mais comme il n'y a pas de marchands d'amis, les hommes n'ont plus d'amis. Si tu veux un ami, apprivoise-moi.
- Que faut-il faire ?
- Il faut être très patient. Tu t'assoiras d'abord un peu loin de moi, comme ça, dans l'herbe. Je te regarderai du coin de l’œil et tu ne diras rien. Le langage est source de malentendus. Mais chaque jour tu pourras t'asseoir un peu plus près. Si tu viens par exemple à quatre heures de l'après-midi, dès trois heures je commencerai d'être heureux, je découvrirai le prix du bonheur. Mais si tu viens n'importe quand je ne saurai jamais à quelle heure m'habiller le cœur. Il faut des rites.
- Qu'est-ce qu'un rite ?
- Ah ! c’est aussi quelque chose de trop oublié, c'est ce qui fait qu’un jour est différent des
autres jours, une heure des autres heures. Et quand nous devrons nous dire adieu, je te ferai cadeau d'un secret. IL est très simple : On ne voit bien qu'avec le cœur. L’essentiel est invisible pour les yeux.
- L’essentiel est invisible pour les yeux.
- Les hommes ont oublié cette vérité, mais tu ne dois pas l’oublier. Tu deviens responsable pour
toujours de ce que tu as apprivoisé.
- Je deviens responsable pour toujours de ce que j'ai apprivoisé...

----------------- Rutebeuf/Pauvre Rutebeuf -------------

Que sont mes amis devenus
Que j'avais de si près tenus
Et tant aimés ?
Ils ont été trop clairsemés
Je crois le vent les a ôtés
L'amour est morte
Ce sont amis que vent emporte
Et il ventait devant ma porte
Les emporta
Avec le temps qu'arbre défeuille
Quand il ne reste en branche feuille
Qui n'aille à terre
Avec pauvreté qui m'atterre
Qui de partout me fait la guerre
Au temps d'hiver
Ne convient pas que vous raconte
Comment je me suis mis à honte
En quelle manière

Pauvre sens et pauvre mémoire
M'a Dieu donné le roi de gloire
Et pauvre rente
Et droit au cul quand bise vente
Le vent me vient
Le vent m'évente
L'amour est morte
Ce sont amis que vent emporte
Et il ventait devant ma porte
Les emporta

L'espérance de lendemain
Ce sont mes fêtes


---------------- Maurice Maeterlinck/Chanson ---------------

Et s’il revenait un jour,
Que faut-il lui dire ?
- Dites-lui qu’on l’attendit
Jusqu’à s’en mourir...
- Et s’il m’interroge encore
Sans me reconnaître?
- Parlez-lui comme une sœur,
Il souffre peut-être...
- Et s’il demande où vous êtes,
Que faut-il répondre ?
- Donnez-lui mon anneau d’or
Sans rien lui répondre...
- Et s’il veut savoir pourquoi
La salle est déserte ?
- Montrez-lui la lampe éteinte
Et la porte ouverte...
- Et s’il m’interroge alors
Sur la dernière heure ?
- Dites-lui que j’ai souri
De peur qu’il ne pleure...

-------------------- Alfred de Musset/Chanson de Fortunio -------------

Si vous croyez que je vais dire
Qui j'ose aimer,
Je ne saurais pour un empire
Vous la nommer.

Nous allons chanter à la ronde,
Si vous voulez,
Que je l'adore et qu'elle est blonde
Comme les blés.

Je fais ce que sa fantaisie
Veut m'ordonner,
Et je puis, s'il lui faut ma vie,
La lui donner.

Du mal qu'une amour ignorée
Nous fait souffrir,
Je porte l'âme déchirée
Jusqu'à mourir.

Mais j'aime trop pour que je die
Qui j'ose aimer,
Et je veux mourir pour ma mie,
Sans la nommer.

-------------------- André Chénier/Euphrosine -----------

Ah ! ce n'est point à moi qu'on s'occupe de plaire
Ma sœur, plutôt que moi dut le jour à ma mère
Si quelques beaux bergers apportent une fleur
Je sais qu'en me l'offrant ils regardent ma sœur
S'ils vantent les attraits dont brille mon visage
Ils disent à ma sœur : C'est ta vivante image.
Ah! pourquoi n'ai-je encor vu que douze moissons
Nul amant ne me flatte en ses douces chansons
Nul ne dit qu'il mourra si je suis infidèle.
Mais j'attends. L'âge vient. Je sais que je suis belle.
Je sais qu'il n'est point d'attraits plus adorés
Qu'un visage arrondi, de longs cheveux dorés.
Sur une bouche étroite un double rang d'ivoire
Et sur de beaux yeux bleus une paupière noire.


---------------- Paul Verlaine/Clair de lune ---------

Votre âme est un paysage choisi
Que vont charmant masques et bergamasques
Jouant du luth et dansant et quasi
Tristes sous leurs déguisements fantasques.

Tout en chantant sur le mode mineur
L'amour vainqueur et la vie opportune,
Ils n’ont pas l’air de croire à leur bonheur
Et leur chanson se mêle au clair de lune

Calme clair de lune triste et beau,
Qui fait rêver les oiseaux dans les arbres
Et sangloter d'extase les jets d'eau,
Les grands jets d'eau sveltes parmi les marbres.

------------ Jean Cocteau/Pièce de circonstance -----------

Gravez votre nom sur un arbre
Qui poussera jusqu'au nadir.
Un arbre vaut mieux que le marbre
Car on y voit les noms grandir

------------ Jules Supervielle/L'arbre -----------

Il y avait autrefois de l'affection, de tendres sentiments
C'est devenu du bois.
Il y avait une grande politesse de paroles,
C'est du bois maintenant, des ramilles, du feuillage.
Il y avait de jolis habits autour d'un cœur d'amoureuse
Ou d'amoureux, oui, quel était le sexe ?
C'est devenu du bois sans intentions apparentes
Et si l'on coupe une branche et qu'on regarde la fibre
Elle reste muette
Du moins pour les oreilles humaines,
Pas un seul mot n'en sort mais un silence sans nuances
Vient des fibrilles de toute sorte où passe une petite fourmi.

Comme il se contorsionne l'arbre, comme il va dans tous les sens,
Tout en restant immobile !
Et par là-dessus le vent essaie de le mettre en route,
Il voudrait en faire une espèce d'oiseau bien plus grand que nature
Parmi les autres oiseaux
Mais lui ne fait pas attention.
Il faut savoir être un arbre durant les quatre saisons,
Et regarder, pour mieux se taire,
Écouter les paroles des hommes et ne jamais répondre,
Il faut savoir être tout entier dans une feuille
Et la voir qui s'envole.

----------- Paul Verlaine/Chanson d'automne -------------

Les sanglots longs des violons de l'automne
Bercent mon cœur d'une langueur monotone
Tout suffocant et blême quand sonne l'heure
Je me souviens des jours anciens et je pleure
Et je m'en vais au vent mauvais qui m'emporte
De çà, de là, pareil à la feuille morte


------------ Paul Verlaine/Colloque sentimental -------------

Dans le vieux parc solitaire et glacé
Deux formes ont tout à l'heur passé

Leurs yeux sont morts et leurs lèvres sont molles,
Et l’on entend à peine leurs paroles.
Dans le vieux parc solitaire et glacé,
Deux spectres ont évoqué le passé.
– Te souvient-il de notre extase ancienne ?
– Pourquoi voulez-vous donc qu’il m’en souvienne ?
– Ton cœur bat-il toujours à mon seul nom ?
Toujours vois-t'il mon âme en rêve ? – Non.
– Oh ! les beaux jours de bonheur indicible
Où nous joignions nos bouches ! – C’est possible.
– Qu’il était bleu, le ciel, et grand, l’espoir !
– L’espoir a fui, vaincu, vers le ciel noir.
Tels ils marchaient dans les avoines folles,
Et la nuit seule entendit leurs paroles.

-------------- Lucien Delormel/Le voyage à Robinson ----------
Te rappelles-tu le jour de ma fête
Où tu m'emmenas rire à Robinson ?
Nous avions alors de l'amour en tête
Car nos cœurs chantaient la même chanson
J'avais mis, sachant que j'allais te plaire
Mon chapeau garni de roses pompon
Mon mantelet noir et la jupe claire
Que tu chiffonnas plus tard à Meudon

Quand tu vins frapper au seuil de ma porte
Je laçais, je crois, encor mon corset
Aussi je te dis d'une voix peu forte
"Attendez un peu, voisin, s'il vous plaît"
Enfin, c'est fini, je te vois superbe
Des fleurs à la main, un rire joyeux
Tu me dis "Quel temps pour courir dans l'herbe !"
Et nous nous mettons gaiement en chemin

Les passants surpris de tant de jeunesse
Chuchotaient entre eux "Où s'en vont-ils donc ?"
Et nous, radieux, le cœur plein d'ivresse
Nous leur répondions "Vive Robinson !"
Dans l'arbre fameux je grimpais bien vite
Le vent souleva ma jupe un peu trop
Et toi, curieux, grimpant à ma suite
En voyant cela, tu crias "Plus haut !"

Nous sommes assis, tu me dis "Voisine,
Posez donc vos pieds sur ce petit banc"
Et d'un œil joyeux, lorgnant ma bottine
Tu vins la chercher sous mon jupon blanc
Le garçon paraît. Oh ! Je vois ta tête !
Il nous dit "Pardon", puis il ajouta
On n'a pas encore posé de sonnette
Mais je tousserai pour le prochain plat"

Le jour finissait et de l'arbre immense
Nous redescendions, un curé passa
Quand tu m'embrassais. Maintenant j'y pense
Il se mit à rire et se retourna
Tu serras alors ma main dans la tienne
D'amour éternel prononçant le nom
Un merle moqueur siffla dans un chêne
Et de te siffler il avait raison

Il avait raison, ce merle incrédule
De rire déjà de tes beaux serments
Car, t'en souviens-tu, malgré leur formule
Ton amour finit avec le printemps
J'ai refait depuis le même voyage
L'arbre m'a semblé tout bête et tout nu
Les oiseaux parlaient un autre langage
Car j'étais au bras d'un cœur inconnu

D'autres m'ont depuis souhaité ma fête
Oh ! Mais là tu sais, ça n'était plus ça
J'ai toujours gardé Robinson en tête
Et rien, jamais rien ne l'effacera

-------------- Lacenaire/À madame la comtesse D*** ---------

Toi qui comprends si bien les devoirs d'une mère
Et qu'on me peint comme un être charmant
Que ne fus-je, hélas ! ton enfant
Que ne suis-je plutôt celui qui t'en fait faire ?

---------------- Sache Guitry/Raoul --------------

J'ai fait sa connaissance au mois de février
Pour être plus précise encore, un mercredi
Nous échangeâmes quelques mots puis il me dit :
"Vous devriez venir dîner seule avec moi"
C'était la fin du mois
Qui vient si vite en février
Il insistait: "Vous devriez !"
Son invitation laissait supposer
Qu’il me considérait un peu comme une poule,
Certes, mais si j’avais pas suivi,
J’aurais pas su qu’il s’appelait Raoul.
Au restaurant, pour commencer,
J’ai pris des moules.
J’aime les moules –
Il les déteste. Il n’a rien dit – et m’a laissée
Manger mes moules,
Et tandis qu’il savourait des artichauts – je crois.
Étaient-ils froids,
Étaient-ils chauds,
Ces artichauts ?
La chose importe peu, soyons francs et loyaux.
Ensuite, ensuite,
On a mangé de l’aloyau,
Et puis du gâteau de pommes cuites.
Et puis – mais passons là-dessus.
Oui, passons sur la bagatelle…
Si j’avais refusé, j'aurais jamais su
Qu’il habitait l’hôtel
Huit jours plus tard – c’était le 6 –
On est allé dîner tous les deux chez Vatel.
Et, tandis que Raoul,
Sans se faire prier,
Commandait des saucisses,
Je me suis écriée :
"Je voudrais des moules !"
Alors, il a dit: "Non, les moules, c’est mortel ! "
Et devant le maître d’hôtel,
Comme si nous étions devant le Maître-Autel,
Il a cru devoir ajouter même :
"Ah ! Que nenni ! Tu n’en mangeras plus maintenant, c’est fini,
Prends des macaronis,
Prends de ceci,
Prends de cela,
Du chou farci,
Du cervelas
- Maître d’hôtel, servez-la ! -
Du canard au sang, du bitock à la crème,
Mais plus de moules – car je t’aime !"
Ça m’a touchée infiniment – vous pensez bien.
Ma vie était à lui !
Le bonheur avait lui
Sous un ciel azuré.
Et, du coup, l’avenir me semblait assuré !
Puis, les jours ont passé.
Dame, ici-bas tout passe.
Hélas ! Et de tout on se lasse…
On s’aime, on se caresse, on s’embrasse,
Et puis l’un des deux en a vite assez ri.
La preuve en est qu’hier, au restaurant,
Raoul
M’a dit :
"Chérie, Veux-tu des moules ?"

--------------- Paul de Cock/Quand on vous aime comme ça (musique Yvette Guilbert) -------------

Que je suis heureuse, ma chère, j'en perds la tête !
Et ce n'est pas d' l'amour pour plaisanter
Du beau Raoul j'ai su faire la conquête
Je suis aimée et je peux m'en vanter.
Cet amant-là m'a déjà fait connaître
Le désespoir, les pleurs et cætera,
Il voulait même me j'ter par la f'nêtre

Ah ! Quel plaisir quand on vous aime comme ça !
Quand on vous aime,
Quand on vous aime,
Quand on vous aime comme ça !

La première fois qu'il m'a pris sa tendresse, (sic)
Il me fit peur tant il roula des yeux.
Mais d'puis c' temps-là, s'y m' fait une caresse,
J'en porte la marque et j'ai les bras tout bleus.
À son transport, souvent je me dérobe
Car en amour je sais que c't être-là
Va m' déchirer mon manteau et ma robe.

Ah ! Quel plaisir quand on vous aime comme ça !
Quand on vous aime,
Quand on vous aime,
Quand on vous aime comme ça !

Quand y m'enlève, pas moyen que j' m'échappe
Y m' serre si fort - eugh !- j'en perds la respiration !
Quand sur ma joue, y m' colle une petite tape,
Ça m' fait tout d' suite, tout d' suite comme une fluxion !
Quand y m' prend les mains, je sens qu'y va m' les tordre.
S'y m' pince le doigt, j' suis sûre, aïe ! qu'il m' l'écras'ra.
Il ne peut pas m'embrasser sans me mordre.

Ah ! Quel plaisir quand on vous aime comme ça !
Quand on vous aime,
Quand on vous aime,
Quand on vous aime comme ça !

Quand y veut bien me m'ner à la prom'nade,
C'est dans des ch'mins déserts et poussiéreux,
S'y passe du monde, Raoul devient maussade,
Y faut, tout de suite que j' baisse les yeux
Si je m' retourne, alors, il faut voir comme
Raoul me gifle en me criant déjà :
"J' te casse la gueule si tu r'gardes un autre homme !"

Ah ! Quel plaisir quand on vous aime comme ça !
Quand on vous aime,
Quand on vous aime,
Quand on vous aime comme ça !

---------------

(?) - (Oh ! pardon)

-------------- Victor Hugo/D'un mot peuvent sortir le deuil et la haine -------------

Braves gens, prenez garde aux choses que vous dites
Tout peut sortir d'un mot qu'en passant vous perdîtes,
Tout, la haine et le deuil ! Et ne m'objectez pas
Que vos amis sont sûrs et que vous parlez bas. .
Écoutez bien ceci : tête à tête, en pantoufle,
Portes closes, chez vous, sans un témoin qui souffle,
Vous dites à 'l'oreille au plus mystérieux
De vos amis de cœur, ou, si vous aimez mieux,
Vous murmurez tout seul, croyant presque vous taire
Dans le fond d'une cave, à trente pieds sous terre,
Un mot désagréable à quelque individu
Ce mot, que vous croyez qu'on n'a pas entendu,
Que vous disiez si bas dans un lieu sourd et sombre,
Court à peine làché, part, bondit, sort de l'ombre.
Tenez, il est dehors ! il connaît son chemin ;
Il marche, il a deux pieds, un bâton à la main,
De bons souliers ferrés, un passeport en règle ;
Au besoin, il prendrait des ailes comme l'aigle !
Il vous échappe, il fuit, rien ne l'arrêtera ;
Il suit le quai, franchit la place, et cætera,
Passe l'eau sans bateau dans la saison des crues,
Et va, tout à travers un dédale de rues,
Droit chez le citoyen dont vous avez parlé.
Il sait le numéro, l'étage, il a la clé ;
Il monte l'escalier, ouvre la porte, passe,
Entre, arrive, et railleur, regardant l'homme en face,
Dit : "Me voilà ! je sors de la bouche d'un tel"
Et c'est fait, vous avez un ennemi mortel.

----------------- Sacha Guitry/Tortisambert ----------------

Je suis né un vingt-huit avril à Tortisambert, petit village bien joli du Calvados dont on aperçoit le clocher à main gauche quand on va vers Troarn en quittant Livarot. Mes parents tenaient un commerce d’épicerie qui leur rapportait, bon an, mal an, cinq mille francs. Notre famille était nombreuse. Ma mère avait eu d'un premier lit deux enfants. Elle eut, avec mon père, un fils et quatre filles. Mon père avait sa mère, ma mère avait son père — ils étaient quitte, si j'ose dire — et
nous avions, en outre, un oncle sourd muet. Bref, nous étions douze à table. Du jour au lendemain, un plat de champignons allait me laisser seul au monde. Seul, car j'avais volé huit sous dans
le tiroir caisse pour m'acheter des billes et mon père en courroux s'était écrié : "Puisque tu as volé, tu seras privé de champignons !" Ces champignons, c’était le sourd muet qui les avait cueillis. Et ce soir là, il y avait ouze cadavres à la maison. Qui n'a pas vu onze cadavres à la fois ne peut se faire une idée du nombre de cadavres que cela fait. Il y en avait partout. Parlerai-je de mon chagrin ? Disons plutôt la vérité. Je n’avais que douze ans, et l'on conviendra que c’était un malheur excessif pour mon âge. Oui, j étais véritablement dépassé par la catastrophe. Et n'ayant pas assez d’expérience pour en apprécier l'horreur, je m'en sentais, pour ainsi dire, indigne. On peut pleurer son père ou sa mère ou son frère — mais comment voulez-vous pleurer onze personnes à la fois ?
On ne sait plus où donner de la peine. Je n’ose pas parler de l'embarras du choix et c’est pourtant un peu cela qui se passait. Ma douleur sollicitée de droite et de gauche, avait de trop nombreux sujets de distraction. Le docteur Lavignac, appelé dans l'après-midi, ne cessa pendant des heures et des heures de prodiguer ses soins éclairés mais, hélas ! inutiles. Ma famille s’éteignait inexorablement.
Monsieur le curé qui déjeunait ce jour-là chez le marquis de Beauvoir est arrivé à quatre heures à bicyclette. On allait avoir bien besoin de lui. Dès cinq heures du soir, tout le village était chez nous. Le père Rousseau, paralysé depuis vingt ans, s'était fait porter jusque là. Et l'aveugle répétait en poussant tout le monde : "Laissez-moi voir ! laissez-moi voir !" J'avais été renvoyé de chambre en chambre par kes voisines aussitôt accourues et, ne sachant plus où me fourrer, je m'étais craintivement dissimulé sous un comptoir dans la boutique. De là j'entendais tout ce qui se disait, tout ce qui se murmurait. Les premiers décès avaient été annoncés non sans une certaine componction ainsi qu'il est de règle mais, dès la quatrième mort, les annonces devinrent brèves — bientôt laconiques : — Encore un ! Et tous ces villageois résignés et fourbus reprenaient de la vie devant tous ces morts. Il leur semblait sans doute que chacun d'eux allait avoir un peu plus d’air à respirer dorénavant et je percevais des dialogues inouïs : — Et la grand’mère ? — Pas encore mais c’est l’affaire de vingt minutes. — Il en reste combien ? — Plus que quatre. L'oncle assassin, le sourd muet, mourut le dernier dans d'horribles souffrances. — Quel est celui qui crie comme
ça ? — C’est le muet. Lorsque, à sept heures, tout fut fini, je suis sorti de ma cachette, et je suis tombé nez à nez avec le docteur éreinté qui s’épongeait le front. Il me regarda, me reconnut, n'en crut pas ses yeux et me dit : — Eh ! bien... et toi ? Et il y avait dans sa voix une grande surprise avec un rien de blâme. D’ailleurs, il ajouta : — Qu'est ce que tu fais là ? Et ce "Qu’est-ce que tu fais là ?» ne signifiait pas "Qu’est-ce que tu fais là, sous le comptoir ?" Non, il signifiait bien : "Qu'est ce que tu fais là, sur la terre ?" En effet, de quel droit n'étais-je pas mort comme tout le monde ! et... ahem, de quel droit n'étais-je pas mort comme tout le monde... Et maintenant il me regardait comme si j'étais un phénomène ou bien le diable. Ce garçon de douze ans qui absorbait impunément des champignons vénéneux, qui survivait à tous les siens, cela devenait un champ d'expérience très intéressant pour lui ! Et comme il m'a semblé qu’il se voyait déjà penché sur
mes viscères, j’avouai la vérité : Je n'en ai pas mangé. - Pourquoi ? - Et ce "Pourquoi ?" parti très vite était extraordinaire. Déformation professionnelle, je veux bien, mais je jure qu'il l'a dit sur un ton de reproche. Et il répétait : "Pourquoi ? Pourquoi ?" Alors j'ai préféré avouer la vérité, j'ai dit quel avait été mon crime, quel avait été mon châtiment. Alors, dans un clignement d'œil il eut une esquisse de sourire qui semblait signifier : — Toi, pas bête ! Le jour de l'enterrement, derrière ces onze cercueils que je suivais, la tête basse et les yeux secs, je me demandais si le fait d'avoir été miraculeusement épargné ne me donnait pas l'air un peu d'avoir assassiné tout ce monde cependant que, dans mon dos, l'on murmurait : — Savez-vous pourquoi le petit n'est pas mort ? Parce qu'il a volé ! Oui, j'étais vivant parce que j'avais volé. De là à en conclure que les autres étaient morts parce qu'ils étaient honnêtes. Et, ce soir-là, m'endormant seul dans la maison déserte, je me suis fait sur la justice et sur le vol une opinion peut-être un peu paradoxale mais que quarante ans d'expérience ne modifieront pas.

---------------------- ? -------------------------

Une écrevisse au long cours cette nuit m' a fait la cour
- Oh ! le beau petit garçon que voilà. Comme il est déjà grand, comme il ressemble à son papa ! Les cheveux de corbeau qu'il tient de sa maman.
C'était, il faut bien le dire, une belle écrevisse. Des dentelles partout, sur son cou, sur ses bras, tout le long de ses cuisses et des yeux lumineux qui me faisaient miaou.
- Comme il est chou, ce petit garçon-là ! comme il est pou, comme il est genou ! Je l'aime, je l'aime ! vivement la mi-carême que l'on danse le guilledou.
Sa voix, il faut bien le dire, était une voix douce, des gouttes de cristal sur un tapis de mousse.
- Si je ne me retenais pas, je grimperais dans le lit de ce petit garçon-là. Presti, presta, je m'enfilerais dans ses draps. Je lui mettrais mes pinces autour du cou et nous ferions joujou, et nous ferions joujou.
- Halte là, halte là, madame l'écrevisse ! Je vous vois venir avec vos falbalas. Vous voulez le pousser au vice. Ça n'est pas avec cette chanson qu'on attrape les petits garçons.
Ah ! si vous l'aviez vue tousser dans ses dentelles, rentrer sous ses aisselles ses pinces toutes nues, elle n'a plus rien trouvé à dire qu'à rougir, qu'à rougir. et puis, de guerre lasse, elle repartit ailleurs changer de carapace.

----------------------- Bernard Dimey/La femme du marin -----------------

Je suis la première au rocher
Le jour où les bateaux reviennent
Je sais ce que j'y viens chercher
Ma chance à moi, chacun la sienne,
Ce n'est pas la même que vous
Femmes qui espérez sans cesse
L'heure où reviennent vos époux
Car moi, je voudrais qu'il y reste {x2}

Lorsque mon homme est sur les mers
Je trouve enfin le temps de rire
Je vis mon bonheur à l'envers
Et j'ai presque honte à le dire
J'ai le cœur tendre et l'œil serein
Lorsque mon homme est à Terre-neuve
Plaignez les femmes de marin
Qui tardent à devenir veuves {x2}

Je l'aimais pourtant, autrefois,
Quand il partait j'étais malade
Je songe à la première fois
Où je l'ai vu quitter la rade
J'avais des larmes pleins les yeux
Mais j'eus des amants bien plus tendres
Et qui faisaient l'amour bien mieux
La mer ne veut jamais m'entendre {x2}

Je lui dis "Gardez mon époux
Au plus profond de vos abîmes
Il n'a jamais aimé que vous
Il vous trahit, à quoi ça rime ?
Dès qu'il retourne à la maison
Il met un terme à mes folies
Prenez-le, vous aurez raison
Et je pourrai vivre ma vie !" {x2}


------------------------ ? ----------------

Depuis que je suis dans la marine
À bord du paquebot Pompadour,
J'en ai marre de la marine.
Je maronne et je pleure tous les jours.
Moi qui ne rêvais qu'abordage,
Je suis au rôle d'équipage,
Du capitaine valet de chambre.
Alors, de janvier à décembre,
Caleçons, chaussettes, souliers, gilets, chemises
Je brosse, je repasse, je recouds, je nettoie, je reprise
Ça me neurasthénise

J'avais rêvé la vie des marins
Du tropique aux banquises
D'Amérique et d'Asie au sol africain
Bordeaux, Tokyo, Valparaiso, Venise
Congo, Porto, noix de coco, Rio
Sur le pont souffle la brise
À fond de cale je répare son trousseau
Caleçons, chaussettes, souliers, gilets, chemises

Aussi, un jour, à Buenos Aires
J'abandonnai la cargaison
Pour une belle aux yeux incendiaires
Qui m'emmena dans sa... maison
Et moi qui rêvais d'aventure
Don José, Carmen et luxure
Elle me prit pour le valet de chambre
Alors, de janvier à décembre,
Caleçons, chaussettes, souliers, gilets, chemises
Je brosse, je repasse, je recouds, je nettoie, je reprise
Ça me neurasthénise

J'avais rêvé la vie des châtelains
Hélas ! quelle méprise !
Pas d'amour, pas d' choix, pas d' copains
Gaby, Lily, Dolly, Suzy, Élise
Daisy, Marie, Nini
Me font faire leur lit
Le patron me terrorise
Et j'entretiens tous les affranchis
Caleçons, chaussettes, souliers, gilets, chemises

Maintenant j'ai repris courage
J'ai retrouvé tous mes esprits
Le jour où j'ai contracté mariage
Avec une fillette de Paris
On peut dire qu'elle est mignonne
Car c'est moi seul qui la pomponne
Je lui sers de valet de chambre
Alors, de janvier à décembre,
Culottes, bas de soie, souliers, chapeaux, chemises
Je brosse, je repasse, je recouds, je fais des reprises
Et... je lui fais des bises
Des sourires, des mamours
Des jeux d'amour
Et toutes les gourmandises
Les petits mots, les mots doux, les mots enfantins
Mon chou, mon loup, mon roudoudou, ma cerise
Et d'amour je la grise
Car nous nous aimons tout notre soûl
Caleçons, chaussettes, souliers, gilets, chemises

--------------- Paul Fort/Le chœur des rendez-vous --------------

Aux rendez-vous, François 1er arrivait toujours le dernier, aux rendez-vous, François 1er arrivait toujours le dernier. Même il arrivait pas du tout lorsqu'il faisait froid de loup. Diane en son castel chantait, ses pieds mignons sur les chenets :
"Mais il neige, mais il neige, mais il n’est jamais trop tard. Y a pas mèche, y a pas mèche, y a pas méchanceté d’ sa part"
Aux rendez-vous le Vert Galant arrivait le premier tout brûlant, aux rendez-vous le
Vert Galant arrivait le premier tout brûlant. Mais on n’est pas toujours gaillard : un jour qu'il faisait un froid de canard, il écrivit devant Sully : "Gabrielle, attends-moi su' l' lit
Car il neige, car il neige, car il n’est jamais trop tard. Y a pas mèche, y a pas mèche, y a pas méchanceté d’ ma part"
Aux rendez-vous Napoléon n'arrivait qu’avec ses canons, aux rendez-vous Napoléon n'arrivait qu'avec ses canons. L’entrevue se terminait vite, bons Prussiens, bons kaiserlicks ! Un jour le Russe lui manqua. C'est alors qu’il chanta :
"Mais il neige, mais il neige, mais il n’est jamais trop tard. Y a pas mèche, y a pas méchanceté d’ sa part"
Aux rendez-vous que nos amours se donnent la nuit et le jour, aux rendez-vous que
nos amours se donnent la nuit et le jour, elle est fidèle, je suis fidèle, de Pâques fleuries jusqu'à Noël, de Noël à Pâques fleuries depuis qu’elle a plus de mari.
Y pas mèche, y a pas mèche, y a pas méchanceté d’ sa part. Mais il neige — bah ! il neige ? — il n'est jamais trop tard !

------------------------ Paul Verlaine/Gaspard ------------

Je suis venu calme orphelin,
Riche de mes seuls yeux tranquilles,
Vers les hommes des grandes villes ;
Ils ne m'ont pas trouvé malin.

À vingt ans, un trouble nouveau,
Sous le nom d’amoureuses flammes,
M'a fait trouver belles les femmes ;
Elles ne m’ont pas trouvé beau.

Bien que sans patrie et sans roi,
Et très brave ne l'étant guère,
J ai voulu mourir à la guerre ;
La mort n'a pas voulu de moi.

Suis-je né trop tôt ou trop tard ?
Qu'est-ce que je fais en ce monde ?
Ô vous tous, ma peine est profonde ;
Priez pour le pauvre Gaspard !

----------------- Giani Esposito/Le clown ------------------

S'accompagnant d'un doigt ou quelques doigts, le clown se meurt
S'accompagnant d'un doigt ou quelques doigts, le clown se meurt
Sur un petit violon et pour quelques spectateurs
Sur un petit violon et pour quelques spectateurs

Ma chè n'ha fatto de male sta povera creatura
Ma chè n'ha fatto de male sta povera creatura
Ma ché c'iavete da ridere et portaije jettatura !
Ma ché c'iavete da ridere et portaije jettatura !

D'une petite voix comme il n'en avait jamais eue
D'une petite voix comme il n'en avait jamais eue
Il parle de la joie, de l'amour, sans être cru
Il parle de la joie, de l'amour, sans être cru

Se voi non comprendete, si vous ne comprenez pas
Se voi non comprendete, si vous ne comprenez pas
Almeno non ridete, au moins ne riez pas !
Almeno non ridete, au moins ne riez pas !

Ouvrez donc les lumières puisque le clown est mort
Ouvrez donc les lumières puisque le clown est mort
Et vous, applaudissez, admirez son effort
Et vous, applaudissez, admirez son effort




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