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| Titre : | Poétique Sarlat, jardin des enfeus 1977 | ||
| Fichier audio : | |||
| Photo(s) : | |||
| Support d'enregistrement : | Cassette audio | ||
| Format : | Cassette audio | ||
| Lieu d'enregistrement : | Sarlat-la-Canéda | ||
| Marque de fabrique, label : | Cassette audio | ||
| Date de l'enregistrement : | 1977 | ||
| Vitesse (tours/minute) : | 4,75cm-seconde | ||
| Matériel employé au transfert : | Sony TC-D5M=>Tascam HD-P3 | ||
| Date du transfert : | 12-03-2025 | ||
| Commentaires : | Texte du contenu ci-joint. Cassette apportée par Agnès Unterberger | ||
| Texte du contenu : | Poétique Sarlat, jardin des enfeus 1977
Mesdames et messieurs, juste quelques mots, parce que notre programme est très copieux, pour vous dire que nous avions gardé un souvenir ébloui de la rencontre musicale et poétique que nous vous avions offerte l'an dernier. La chaleur des réactions, la qualité singulière de l'écoute nous avaient enchantés. Nous n’avions qu'un désir, c'était de recommencer. Et puis vos souhaits et vos si nombreux témoignages sont venus au-devant de nos désirs. Alors nous allons passer à nouveau quelques heures ensemble ce soir en compagnie de certains des poètes et des musiciens qui nous sont les plus chers, dans le désordre Baudelaire, Francis Jammes, Queneau, Cocteau, Racan, Reynaldo Hahn, Desbordes-Valmore, Paul Fort, André Frédérique, Sacha Guitry, Alphonse Allais, Victor Hugo, Kurt Weill, Saint-Exupéry, Rutebeuf, Maeterlinck, Musset, Chénier, Verlaine, Supervielle, Brassens, Lacenaire, Yvette Guilbert, Obaldia, Desnos, Esposito, Théodore de Banville, Laforgue, André Salmon, Marie Noël, Rictus, Bruant, Jean Sarment, Marcel Aymé, Guy Béart, Carco, l'Abbé de Lattaignant, Géraldy, Apollinaire, Brel, une séquence qui me tient particulièrement à cœur et qui sera donné pour la première fois, je crois, ce soir en audition publique : les trois derniers poèmes que Brasillach a écrit la veille et l'avant-veille de son exécution dans sa prison de Fresnes, Aragon, Ferrat, Ronsard, Rostand, Jules Romains et Péguy. Et pas d'autre fil conducteur comme l'année dernière que votre plaisir, nous osons l'espérer, et puis, je l'ai découvert cet après-midi à la répétition, peut-être aussi, présent au détour de chaque chanson, de chaque texte cocasse ou tragique, le mystère de l'homme, sa foi, son ignorance, sa grandeur, ses faiblesses, son âme en un mot comme Shakespeare dans quelques jours, dans ce Coriolan qui est un des plus hauts chefs-d’œuvre de toute la littérature universelle, nous le rappelle, un homme fidèle à son âme. Qui dit foi dit aventure poétique, qui dit poésie dit musique. Levons l'ancre ! ------------ Charles Baudelaire/Les hiboux -------------- Sous les ifs noirs qui les abritent Les hiboux se tiennent rangés Ainsi que des dieux étrangers Dardant leur œil rouge. Ils méditent Sans remuer, ils se tiendront Jusqu'à l'heure mélancolique Où, poussant le soleil oblique Les ténèbres s'établiront Leur attitude au sage enseigne Qu'il faut en ce monde qu'il craigne Le tumulte et le mouvement L'homme ivre d'une ombre qui passe Porte toujours le châtiment D'avoir voulu changer de place ---------- Complainte du roi Renaud ------------------- Le roi Renaud de guerre vint Portant ses tripes dans ses mains Sa mère était sur le créneau Qui vit venir son fils Renaud. - Renaud, Renaud, réjouis-toi ! Ta femme est accouchée d'un roi ! - Ni de la femme ni de fils Je ne saurais me réjouir. Allez, ma mère, allez devant, Faites-moi faire un beau lit blanc. Guère de temps y demeurerai : À la minuit trépasserai. Mais faites-le moi faire ici-bas Que l'accouchée n'entende pas. Et quand ce fut sur la minuit, Le roi Renaud rendit l'esprit. Il ne fut pas le matin jour Que les valets pleuraient très tous. Il ne fut temps de déjeuner Que les servantes ont pleuré. - Ah ! dites-moi, mère, m'amie, Ce que j'entends pleurer ici ? - Ma fille, en baignant nos chevaux Ont laissé noyer le plus beau. - Ah ! dites-moi, mère m'amie, Ce que j'entends cogner ici ? Ma fille, ce sont les charpentiers Qui raccommodent le plancher. Ah ! dites-moi, mère m'amie, Que chantent nos prêtres ici ? - Ma fille c'est la procession Qui fait le tour de la maison. Or, quand ce fut pour relever, À l'église elle voulut aller, Or quand ce fut passé huit jours Elle voulut faire ses attours. - Ah ! dites-moi, mère m'amie, Quel habit prendrai-je aujourd'hui ? - Prenez le vert, prenez le gris, Prenez le noir pour mieux choisir. - Ah ! dites-moi, mère m'amie, Ce que ce noir-là signifie ? - Femme qui relève d'enfant, Le noir lui est bien plus séant. Quand à l'église fut entrée, Le cierge lui fut présenté. Aperçut en s'agenouillant La terre fraîche sous son banc. - Ah ! dites-moi, mère m'amie, Pourquoi la terre est rafraîchie ? - Ma fille, ne vous le puis celer, Renaud est mort et enterré. Terre, ouvre-toi, terre fends-toi, Que j'aille avec Renaud, mon roi ! Terre s'ouvrit, terre se fendit, Et ci fut la belle engloutie ................ Raymond Queneau/Bien placés bien choisis ----------------- Bien placés, bien choisis Quelques mots font une poésie Les mots, il suffit qu'on les aime Pour écrire un poème On ne sait pas toujours ce qu’on dit Lorsque naît la poésie. Faut ensuite rechercher le thème Pour intituler le poème. Mais quelquefois on pleure, on rit En écrivant la poésie. Ça a toujours “kékchose” d’extrême Un poème. ----------- Jean Cocteau/Le poète de trente ans ----------------- Me voici maintenant au milieu de mon âge Je me tiens à cheval sur ma belle maison : Des deux côtés je vois le même paysage. Mais il n’est pas vêtu de la même saison. Ici la terre est rouge et de vigne encornée Comme un jeune chevreuil. Le linge suspendu, De rires, de signaux, accueille la journée ; Là se montre l’hiver et l’honneur qui m’est dû. Je veux bien, tu me dis encore que tu m’aimes, Vénus. Si je n’avais pourtant parlé de toi, Si ma maison n’était faite avec mes poèmes Je sentirais le vide et tomberais du toit. ........... Thirsis, il faut penser à faire la retraite La course de nos jours est plus qu'à demi faite. L'âge insensiblement nous conduit à la mort. Nous avons assez vu sur la mer de ce monde Errer au gré des flots notre nef vagabonde ; Il est temps de jouir des délices du port. Ô bienheureux celui qui peut effacer de sa mémoire Pour jamais ce vain espoir de gloire Dont l'inutile soin a...traverse nos plaisirs, Et qui, loin, retiré de la foule importune, Vivant dans sa maison content de sa fortune, A selon ses pouvoirs mesuré ses désirs. Il n'ob... Il laboure le champ que labourait son père ; Il n' obs..Il ne....(Pardon, excusez-moi - Non, non, mais...Pas de circonstance, pas de circonstance atténuante mais c'est un peu.. - Oui, c'est très... - Surtout quand on n'est pas prévenu. Allons-y !) Thirsis, il faut penser à faire la retraite La course de nos jours est plus qu'à demi faite. L'âge insensiblement nous conduit à la mort. Nous avons assez vu sur la mer de ce monde Errer au gré des flots notre nef vagabonde ; Il est temps de jouir des délices du port. Ô bienheureux celui qui peut de sa mémoire Effacer pour jamais ce vain espoir de gloire Dont l'inutile soin traverse nos plaisirs, Et qui, loin, retiré de la foule importune, Vivant dans sa maison content de sa fortune, A selon son pouvoir mesuré ses désirs. Il laboure le champ que labourait son père Il ne s'informe point de ce qu'on délibère Dans ces graves conseils d'affaires accablés ; Il voit sans intérêt la mer grosse d'orages, Et n'observe des vents les sinistres présages Que pour le soin qu'il a du salut de ses blés. Il ne va point fouiller aux terres inconnues, À la merci des vents et des ondes chenues, Ce que nature avare a caché de trésors, Et ne recherche point, pour honorer sa vie, De plus illustre sort ni de plus digne d'envie Que de mourir au lit où ses pères sont morts. Agréables déserts, séjour de l'innocence, Où, loin des vanités, de la magnificence, Commence mon repos et finit mon tourment, Vallons, fleuves, rochers, plaisante solitude, Si vous fûtes témoins de mon inquiétude, Soyez-le désormais de mon contentement. ---------- Gabriel Vicaire/Cimetière de campagne -------------- J'ai revu le cimetière Du beau pays d'Ambérieux Qui m'a fait le cœur joyeux Pour la nuit entière, Et, dans la mousse et le thym, Près des arbres de la cure, J'ai marqué la place obscure Où, quelque matin, Libre enfin de tout fardeau, J'irai tranquillement faire Entre mon père et ma mère Mon dernier dodo. Pas d'épitaphe superbe, Pas le moindre tralala ; Simplement, par-ci par-là, Des roses dans l'herbe, Et de la mousse à foison, De la luzerne fleurie, Avec un coin de prairie À mon horizon. L'église de ma jeunesse, L'église au blanc badigeon, Où jadis, petit clergeon, J'ai servi la messe, L'église est encore là tout près Qui monte sa vieille garde Et, sans se troubler, regarde Les rangs de cyprès. Entouré de tous mes proches, Sur le bourg, comme autrefois, j'entendrai courir la voix Légère des cloches. Elles ont vu mes vingt ans Et n'en sont pas plus moroses ; Elles me diront des choses Pour passer le temps... ---------- Marceline Desbordes-Valmore/Les roses ----------- J'ai voulu ce matin te rapporter des roses ; Mais j'en avais tant pris dans mes ceintures closes Que les nœuds trop serrés n'ont pu les contenir. Les nœuds ont éclaté. Les roses envolées Dans le vent, à la mer s'en sont toutes allées. Elles ont suivi l'eau pour ne plus revenir ; La vague en a paru rouge et comme enflammée. Ce soir, ma robe encore en est tout embaumée... Respires-en sur moi l'odorant souvenir. ------------- Francis Lemarque/Où vont les fleurs ? ----------------- Qui peut dire où vont les fleurs Du temps qui passe ? Qui peut dire où sont les fleurs Du temps passé ? Comme à la saison jolie Les jeunes filles les ont cueillies Qu'en saurons-nous un jour ? Quand saurons-nous ? Un jour… Qui peut dire où vont les filles Du temps qui passe ? Qui peut dire où sont les filles Du temps passé ? Comme dans le temps des chansons Se dont données aux garçons Qu'en saurons-nous un jour ? Quand saurons-nous ? Un jour… Mais où vont tous les garçons Du temps qui passe ? Mais où sont tous les garçons Du temps passé ? Lorsque le tambour roula Se sont faits petits soldats Qu'en saurons-nous un jour ? Quand saurons-nous ? Un jour… Mais où vont tous les soldats Du temps qui passe ? Mais où sont tous les soldats Du temps passé ? Sont tombés dans les combats Et couchés dessous leurs croix Qu'en saurons-nous un jour ? Quand saurons-nous ? Un jour… Il est fait de tant de croix Le temps qui passe Il est fait de tant de croix Le temps passé Pauvres tombes de l'oubli Les fleurs les ont envahies Qu'en saurons-nous un jour ? Quand saurons-nous ? Un jour… Qui peut dire où vont les fleurs Du temps qui passe ? Qui peut dire où sont les fleurs Du temps passé ? Sur les tombes du mois de mai Les filles en font des bouquets Qu'en saurons-nous un jour ? Quand saurons-nous ? Jamais… ------------- Paul Fort/L'écureuil -------------- Écureuil du printemps, écureuil de l’été, qui domines la terre avec vivacité, que penses-tu là-haut de notre humanité ? — Les hommes sont des fous qui manquent de gaîté. Écureuil, queue touffue, doré trésor des bois, ornement de la vie et fleur de la nature, juché sur ton pin vert, dis-nous ce que tu vois ? — La terre qui poudroie sous des pas qui murmurent. Écureuil voltigeant, frère du pic bavard, cousin du rossignol, ami de la corneille, que vois-tu par-delà nos brouillards ? — Des lances, des fusils menacer le soleil. Écureuil aux yeux vifs, pétillants, noirs et beaux, humant la sève d’or, la pomme entre tes pattes, que vois-tu sur la plaine autour de nos hameaux ? — Monter le lac de sang des hommes qui se battent. Écureuil de l’automne, écureuil de l’hiver, qui lances vers l’azur, avec tant de gaîté, ces pommes… que vois-tu ? — Demain tout comme hier. Les hommes sont des fous et pour l’éternité. ------------- André Frédérique/L'enfant boudeur ----------------- Veux-tu jouer à la pirouelle À la redouble, au rat musqué Veux-tu jouer à la sauguette Au goligode, au ziponblé Veux-tu jouer au jeu de l'ange À l'oeil-au-dos, au mort parlant Veux-tu jouer à cache-mésange À mouton-bêle, à baille-au-vent Veux-tu jouer au déserteur, à la logorrhée Veux-tu jouer à l'espincelle, au goligode Veux-tu jouer au jeu de l'ombre Sur le mur blanc les mains croisées Veux-tu jouer à compter le nombre Des poissons-chats dans l'océan Veux-tu jouer à la marelle, au cervelas Au pince-joue, au tire-la Au caviar, à poisse-Dudule Au mirliton dans la pendule Veux-tu jouer à la lutte jaune, au ramagot À pousser grand-mère dans les lavabos À pince-mi et pince-moi en bateau À la paix royale, au souci de sincérité À la chaude-meurotte, au jeu des abbés À déformer le nom des ministres du culte Au chapeau du jurisconsulte Veux-tu jouer à la bataille des tomates Au pasteur protestant, à la loupe à Tatate À zaine faux-yeux, au riz-pain-sel Au canard portugais, à la marche en dentelle À la lanterne froide, au pharmacien comique Au domino sur glace, à la pouille, au chien de pique Au hoquet chinois, à l'over armstroke Au loup garou, au loup couché, au loup vendu Au vilebrequin, à l'aromé, au cadavre exquis Au prote, au touche-zizi, à la veule, au cornac À la pinacothèque, à la petite marchande de canons Au frotteur de parquets champion de bridge palfond Au troume, au solitaire, à conazor À la soutane, à la peau de cochon, au dieu Frouda À la turidité, au hussard de Bretagne À un jeu polonais trouvé par Sienkiewicz Au pousse-cul, au solfège, aux deux soeurs de Barbaud À mirer les alouettes, à la morve, au farcin Au mariage blanc, au mariage vert, à la guimauve Au jeu des gâteaux, à madame Room À l'eukolnaze, à l'officier prussien, au bugle À l'enfant naturel, au knout, au saladier ? - Oh ! non, il aime mieux étudier. ------------ Sacha Guitry/Mon premier amour------------------ J'avais treize ans, elle était ravissante. Que dis-je, ravissante ? C'était une des plus jolies femmes de Paris. Mais de cela je ne me rendais pas compte. Je la trouvais jolie, il se trouve qu'elle l'était extrêmement . Ce n'était qu'un coïncidence. Elle était la fille d'un peintre célèbre et elle avait épousé le plus triomphant des auteurs. C'était un des amis intimes de mon père — il est devenu le mien plus tard. À cette époque, j'étais le camarade de leurs fils. Presque tous les dimanches, j'allais goûter chez eux. D'ailleurs, cette famille était l'image du bonheur et tous, ils étaient beaux ! Elle avait un sourire adorable et des yeux caressants. Pouvais-je n'en être pas épris ? Et vais-je me demander pourquoi je l'ai aimée ? C'est le contraire qui eût été monstrueux, criminel, inquiétant. C'était mieux que mon droit, c'était mon devoir de l'aimer puisqu'à treize ans, on ne peut pas savoir ce que c'est que d'aimer. J'en rêvais... Le lui dire ? Ah ! Plutôt la mort ! Alors ? Le lui prouver. Faire des économies pendant toute la semaine et commettre une folie le dimanche suivant. Ces économies, je les ai faites. Cette folie, je l'ai commise. Huit francs : un énorme bouquet de violettes. Il était magnifique ! C'était le plus beau bouquet de violettes que l'on ait jamais vu. Il me fallait les deux mains pour le tenir. Mon plan : arriver chez elle à deux heures et demander à la voir au lieu d'aller directement à la nursery. La chose n'alla pas sans un peu d'embarras. Elle était occupée. J'insistai. La femme de chambre me conduisit à son boudoir. Elle se coiffait pour sortir. J'étais entré le cœur battant. - Bonjour, mon petit. Pourquoi veux-tu me voir ? Elle ne s'était pas encore retournée. Elle n'avait pas encore vu le bouquet. Elle ne pouvait pas comprendre. - Pour ça, madame... Et je lui tendis mes huit francs de violettes. - Oh ! les jolies fleurs, fit-elle. ... (Elle a pris le bouquet peut-être ?) - Oui - (Dans ses deux mains ?) Elle prit le bouquet entre ses deux mains comme on prend une tête d'enfant et le porta à son joli visage comme pour l'embrasser. Je crus que la partie était gagnée. Je m'étais approché d'elle en tremblant. Je lui donnai le bouquet. (Oui) Elle les sentit (Oui, oui) Elle ajouta : - Mmm, Et elles sentent bon ! Et puis elle ajouta en me congédiant : - Tu remercieras bien ton papa de ma part. ------------- Alphonse Allais/Excentric's --------------- Ça se passait au moment de la dernière exposition universelle. Ma petite amie d'alors, une petite brunette, à qui l’ecclésiastique le plus roublard aurait donné le bon Dieu sans confession (Or, une nuit d'orgie pour elle n'était qu'un jeu) me dit un jour à déjeuner : – Qu'est-ce que tu vas faire, pour l'Exposition ? - Que ferais-je bien pour l'Exposition ? – Ben, expose. - Expose ? Quoi ? - N'importe quoi. - Mais je n'ai rien inventé ! (À ce moment, je n'avais pas encore inventé mon aquarium en verre dépoli, pour poissons timides. S. G. D. G.). - Alors, reprit-elle, achète une baraque et montre un phénomène. - Quel phénomène? Toi ? Terrible, elle fronça son sourcil pour me répondre : - Un phénomène, moi ! Et peut-être qu'elle allait me fiche des calottes, quand je m'écriai sur un ton d'amoureuse conciliation - Oui, tu es un phénomène, chère âme ! un phénomène de grâce, de charme et de fraîcheur ! Ce en quoi je ne mentais pas, car elle était bigrement gentille, ce petit chameau-là. Un coquet nez, une bouche un peu grande (mais si bien meublée), des cheveux de soie innombrables et une de ces peaux tendrement blanc-rosées, comme seules en portent les dames qui se servent de crème. Certes, je ne me serais pas jeté pour elle dans le bassin de la place Pigalle, mais je l'aimais bien tout de même. Pour avoir la paix, je conclus - C'est bon ! puisque ça te fait plaisir, je montrerai un phénomène. - Et moi, je serai à la caisse ? - Ben oui, tu seras à la caisse. - Si je me trompe en rendant la monnaie, tu me ficheras pas des coups ? - Est-ce que je t'ai jamais fichu des coups ? - J'ai jamais rendu de monnaie, alors je sais pas. Si je rapporte ce dialogue tout au long, c'est pour donner à ma clientèle une idée des conversations que j'avais avec Eugénie (c'est peut-être Berthe qu'elle s'appelait... Non). Huit jours après, je recevais de Londres un nain, un joli petit nain. Quand les nains anglais, chacun sait ça, se mêlent d'être petits, ils le sont à défier les plus puissants microscopes mais quand ils se mêlent d'être méchants, détail moins connu, ils le sont jusqu'à la témérité. C'était le cas du mien. Oh ! la petite teigne ! Il me prit en grippe tout de suite, et sa seule préoccupation fut de me causer sans relâche de vifs déboires et des afflictions de toutes sortes. Au moment de l'exhibition, il se haussait sur la pointe des pieds avec tant d'adresse, qu'il avait l'air aussi grand que vous et moi. Alors, quand mes amis me blaguaient, disant : "Bah ! il est pas si épatant que ça, ton nain" et que je lui transmettais ces propos désobligeants, lui, cynique, me répondait en anglais : - Qu'est-ce que vous voulez ? Il y a des jours où on n'est pas en train. Un soir que je rentrais chez moi deux heures plus tôt que ne semblait l'indiquer mon occupation de ce jour-là, devinez qui je trouvai, partageant la couche de Clara (je me rappelle maintenant, c'est Clara qu'elle s'appelait) Inutile de chercher, vous devineriez jamais. Mon nain ! Oui, mesdames et messieurs, Clara me trompait avec ce British minuscule ! J'entrai dans une de ces colères ! Heureusement pour le traître, je levai les bras au ciel avant que de songer à le calotter. Il profita du temps que mes bras mirent à descendre jusqu'à sa hauteur pour filer. Je ne le revis plus. Quant à Clara, elle se tordait littéralement sous les couvertures. - Il n'y a pas de quoi rire, fis-je sévèrement. - Comment, pas de quoi rire ? Oh ! ben, qu'est-ce qu'il te faut à toi ? Grosse bête, tu ne vas tout de même pas être jaloux d'un nain anglais ? C'était pour voir, voilà tout. Tu n'as pas idée. Et elle se reprit à rire de plus belle, après quoi elle me confia certains détails, réellement comiques, qui achevèrent de me désarmer. C'est égal, dorénavant, je me méfiai des nains et, pour utiliser le local que j'avais loué, je me procurai un géant japonais. Souvenez-vous, le géant japonais de 1878. Ben, c'est moi qui le montrais. Mon géant japonais ne ressemblait en rien à mon nain anglais. D'une taille plus élevée, il était bon, serviable et chaste. Ou, du moins, il semblait doué de ces qualités. J'ai raison de dire "il semblait", car, à la suite de peu de jours, je fis une découverte qui me terrassa. Un soir, rentrant inopinément dans la chambre de Camille (Mais je me souviens, c'est Camille, non, qu'elle s'appelait), je trouvai, jonchant le sol, l'orientale défroque de mon géant, et dans le lit Camille, devinez avec qui ! Inutile de chercher, vous ne devineriez jamais. Camille, avec mon ancien nain ! C'était mon espèce de petit cochon de nain anglais qui n'avait rien trouvé de mieux pour rester près de Camille que de se déguiser en géant japonais. ------------. Victor Hugo/Le doigt de la femme -------------- Dieu prit sa plus molle argile Et son plus pur kaolin, Et fit un bijou fragile, Mystérieux et câlin. Il fit le doigt de la femme, Chef-d'œuvre auguste et charmant, Ce doigt fait pour toucher l'âme Et montrer le firmament. Il y mit l'ombre du voile, Le tremblement du berceau, Quelque chose de l'étoile, Quelque chose de l'oiseau. Le Père qui nous engendre Fit ce doigt mêlé d'azur, Très fort pour qu'il restât tendre, Très blanc pour qu'il restât pur, Il en orna la main d'Eve, Cette frêle et chaste main Qui se pose comme un rêve Sur le front du genre humain, Cette humble main ignorante, Guide de l'homme incertain, Qu'on voit trembler, transparente, Sur la lampe du destin. Il faut aimer. Tout soupire, L'onde, la fleur, l'alcyon ; La grâce n'est qu'un sourire, La beauté n'est qu'un rayon ; Dieu, qui veut qu'Eve se dresse Sur notre rude chemin, Fit pour l'amour la caresse, Pour la caresse la main. Ayant fait ce doigt sublime, Dieu dit aux anges: Voilà Puis s'endormit dans l'abîme ; Le diable alors s'éveilla. Dans l'ombre où Dieu se repose, il vint, noir sur l'orient, Et tout au bout du doigt rose Mit un ongle en souriant. ----------- Francis Jammes ----------- La jeune fille est blanche Elle a des veines vertes Au poignet, dans ses manches Ouvertes On ne sait pas pourquoi Elle rit. Par moment Elle crie et cela Est perçant. Est-ce qu’elle se doute Qu’elle vous prend le cœur En cueillant sur la route Des fleurs ? On dirait quelquefois Qu’elle comprend des choses. Pas toujours. Elle cause, Tout bas. "Oh ! ma chère ! oh ! la la ... Figure toi.. . mardi Je l’ai vu.. j’ai ri" — Elle dit Comme ça. Quand un jeune homme souffre, D’abord elle se tait : Elle ne rit plus, tout Étonnée. Dans les petits chemins, Elle remplit ses mains De piquants, de bruyères, De fougères. Elle est grande, elle est blanche Elle a des bras très doux. Elle est très droite et penche Le cou ------------ Cocteau / Anna la bonne --------------- Oh ! Mademoiselle ! Mademoiselle ! Mademoiselle Annabel, Mademoiselle Annabel Lee, Depuis que vous êtes morte Vous avez encore embelli ! Chaque soir, sans ouvrir la porte, Vous venez au pied de mon lit... Mademoiselle, Mademoiselle Annabel, Mademoiselle Annabel Lee. Sans doute vous étiez trop bonne Trop belle et même trop jolie. On vous portait des fleurs comme sur un autel. Et moi j étais Anna, la bonne ; Anna, la bonne de l'hôtel. Vous étiez toujours si polie (Et peut-être même un peu trop polie.) Vous habitiez toujours le grand appartement. Et la chose arriva... je ne sais plus comment. J'étais Anna, celle qu'on sonne. Vous m’avez sonnée une nuit Comme beaucoup d'autres personnes, Et ce n'est pas assez d'ennui Pour... enfin... pour qu'on assassine. Nous autres, on travaille, on dort. Les escaliers ! les corridors !... Vous, c'étaient les médecines Pour dormir. “Ma petite Anna Voulez-vous me verser dix gouttes. Pas plus, dix ”. — Je les verse toutes ; Je commets un assassinat. Vous étiez si belle, si bonne Que voulez-vous, j'étais Anna, la bonne Vous croyez que l'on me soupçonne ? La police, les médecins ? J'étais Anna, celle qu’on sonne ; On cherche ailleurs les assassins ! -------------- André Mauprey/La fiancée du pirate (musique : Kurt Weill) --------- Oui c'est moi qui lave les verres et les plats On m’appelle une Marie-couche-toi-là Quand on me donne un penny Faut encore que je dise merci Me voilà en habits loqueteux Au fond de cet hôtel miteux Et demain, demain comme aujourd'hui Vous ne saurez toujours pas qui je suis Mais un soir, un beau soir, grand branle-bas Les gens courent sur la rive Disant: "Voyez qui arrive !" Et moi je sourirai pour la première fois On dira: "Voilà que tu souris, toi ?" Un navire de haut bord Cent canons aux sabords Entrera dans le port ! Oui, toujours je laverai les verres et les plats Je serai toujours une Marie-couche-toi-là Quand on me donnera un penny Toujours je dirai merci Je serai vêtue d'habits loqueteux Au fond de cet hôtel miteux Et demain, demain comme aujourd’hui Vous ne saurez toujours pas qui je suis Mais un soir, ce beau soir pour qui je vis Voilà que les cent canons S'éveilleront et tonneront Pour la première fois, j'éclaterai de rire "Quoi méchante, t'as le cœur à rire ?" Le navire de haut bord Cent canons aux sabords Bombardera le port ! Alors viendront à terre les matelots Plus de cent, ils marqueront d'une croix de sang Chaque maison, chaque porte Et c'est devant moi qu'on apporte Enchaînés, implorants, mutilés et saigneux Vos pareils, tous vos pareils, beaux messieurs ! Vos pareils, tous vos pareils, beaux messieurs ! Alors paraîtra celui que j'attends, il me dira : "Qui veux-tu de tous ces gens que je tue ?" Et moi je répondrai doucement : "Tue-les tous !" et à chaque tête qui tombera Je battrai des mains, hop là ! Et le navire de haut bord Loin de la ville où tout sera mort M’emportera vers la vie ! ------------ Paul Fort/Monsieur le curé de Langrune-sur-Mer ---------- Quand les terres labourées sont violettes de chaleur, aux beaux soirs de la mi-automne, monsieur le curé de Langrune-sur-Mer, bedon pensif et rouge trogne, son bréviaire en main où le soleil décline, empourprant les pages sous son pouce, monsieur le curé, monsieur le recteur promène ses yeux d’absinthe douce sur la terre violette et qui fleure... Il est l'hôte attendri du chemin vicinal- petit bedon qui dodeline- et jusqu'à l'heure grave où la nuit tombe égale, c'est un biblique voyageur qui traîne à pas religieux et dignes, sous la file d'arbres dépouillés, ses souliers noirs et sa marche enfeuillée. Monsieur le curé de Langrune-sur-Mer, je l'ai vu de mes yeux. Il m'a conquis, Seigneur ! Je veux être pour lui un nouveau Lamartine. Sa trogne est rouge comme mon cœur. Mais dans ses yeux d'absinthe douce, aux lueurs dernières, lorsqu'il promène sa bedaine, dans ses yeux pâles mouillés et clairs, j'ai lu le regret de la mer. Ce rond petit curé, voyez, je suis malin, j'ai deviné, me l'a-t-on dit, à seize ans, gars musclé, voulait être marin ! Ce rond petit curé ! Je vous convierais tous à voir au crépuscule ses yeux couleur de jour lorsqu'il entend la mer, à voir au crépuscule se tendre son regard lorsqu'il l'entend gravir au loin les terres noires, sur ses joues, son rabat, des larmes s'éclairer lorsqu'il la voit blanchir sur les terres labourées et jetant son chapeau et son bréviaire dans l'herbe, à voir dans les sillons courir les bras levés, ses blancs cheveux au vent, ses yeux remplis de jour vers le flot qui l'appelle et qu'il aime toujours, ce rond petit curé dans sa folie superbe... Et vous sauriez alors ce que c'est que l'amour. ---------------- Antoine de Saint-Exupéry/Le Petit Prince - Bonjour - Bonjour - Qui es-tu ? Tu es bien joli - Je suis un renard - Viens jouer avec moi. Je suis tellement triste - Je ne puis pas jouer avec toi. Je ne suis pas apprivoisé. - Qu'est-ce que signifie "apprivoisé" ? - Ah ! c'est quelque chose de trop oublié. Ça signifie créer des liens? Bien sûr tu n'es encore pour moi qu'un petit garçon tout semblable à cent mille petits garçons et je n'ai pas besoin de toi. Et tu n'es pour moi qu'un renard semblable à cent mille renards (sic). Mais si tu m'apprivoises, nous aurons besoin l'un de l'autre. Tu seras pour moi unique au monde. Je serai pour toi unique au monde. Ma vie est monotone ici, je chasse les poules, les hommes me chassent, toutes les poules se ressemblent et tous les hommes se ressemblent. Je m'ennuie donc un peu. Mais si tu m'apprivoises, ma vie sera comme ensoleillée. Je connaîtrai un bruit de pas différent de tous les autres. S'il te plaît, apprivoise-moi. - Je veux bien mais je n'ai pas beaucoup de temps. J'ai des amis à découvrir et beaucoup de choses à connaître. - On ne connaît bien que les choses que l'on apprivoise. Les hommes n'ont plus le temps de rien connaître, ils achètent des choses toutes faites chez les marchands. Mais comme il n'y a pas de marchands d'amis, les hommes n'ont plus d'amis. Si tu veux un ami, apprivoise-moi. - Que faut-il faire ? - Il faut être très patient. Tu t'assoiras d'abord un peu loin de moi, comme ça, dans l'herbe. Je te regarderai du coin de l’œil et tu ne diras rien. Le langage est source de malentendus. Mais chaque jour tu pourras t'asseoir un peu plus près. Si tu viens par exemple à quatre heures de l'après-midi, dès trois heures je commencerai d'être heureux, je découvrirai le prix du bonheur. Mais si tu viens n'importe quand je ne saurai jamais à quelle heure m'habiller le cœur. Il faut des rites. - Qu'est-ce qu'un rite ? - Ah ! c’est aussi quelque chose de trop oublié, c'est ce qui fait qu’un jour est différent des autres jours, une heure des autres heures. Et quand nous devrons nous dire adieu, je te ferai cadeau d'un secret. IL est très simple : On ne voit bien qu'avec le cœur. L’essentiel est invisible pour les yeux. - L’essentiel est invisible pour les yeux. - Les hommes ont oublié cette vérité, mais tu ne dois pas l’oublier. Tu deviens responsable pour toujours de ce que tu as apprivoisé. - Je deviens responsable pour toujours de ce que j'ai apprivoisé... ----------------- Rutebeuf/Pauvre Rutebeuf ------------- Que sont mes amis devenus Que j'avais de si près tenus Et tant aimés ? Ils ont été trop clairsemés Je crois le vent les a ôtés L'amour est morte Ce sont amis que vent emporte Et il ventait devant ma porte Les emporta Avec le temps qu'arbre défeuille Quand il ne reste en branche feuille Qui n'aille à terre Avec pauvreté qui m'atterre Qui de partout me fait la guerre Au temps d'hiver Ne convient pas que vous raconte Comment je me suis mis à honte En quelle manière Pauvre sens et pauvre mémoire M'a Dieu donné le roi de gloire Et pauvre rente Et droit au cul quand bise vente Le vent me vient Le vent m'évente L'amour est morte Ce sont amis que vent emporte Et il ventait devant ma porte Les emporta L'espérance de lendemain Ce sont mes fêtes ---------------- Maurice Maeterlinck/Chanson --------------- Et s’il revenait un jour, Que faut-il lui dire ? - Dites-lui qu’on l’attendit Jusqu’à s’en mourir... - Et s’il m’interroge encore Sans me reconnaître? - Parlez-lui comme une sœur, Il souffre peut-être... - Et s’il demande où vous êtes, Que faut-il répondre ? - Donnez-lui mon anneau d’or Sans rien lui répondre... - Et s’il veut savoir pourquoi La salle est déserte ? - Montrez-lui la lampe éteinte Et la porte ouverte... - Et s’il m’interroge alors Sur la dernière heure ? - Dites-lui que j’ai souri De peur qu’il ne pleure... -------------------- Alfred de Musset/Chanson de Fortunio ------------- Si vous croyez que je vais dire Qui j'ose aimer, Je ne saurais pour un empire Vous la nommer. Nous allons chanter à la ronde, Si vous voulez, Que je l'adore et qu'elle est blonde Comme les blés. Je fais ce que sa fantaisie Veut m'ordonner, Et je puis, s'il lui faut ma vie, La lui donner. Du mal qu'une amour ignorée Nous fait souffrir, Je porte l'âme déchirée Jusqu'à mourir. Mais j'aime trop pour que je die Qui j'ose aimer, Et je veux mourir pour ma mie, Sans la nommer. -------------------- André Chénier/Euphrosine ----------- Ah ! ce n'est point à moi qu'on s'occupe de plaire Ma sœur, plutôt que moi dut le jour à ma mère Si quelques beaux bergers apportent une fleur Je sais qu'en me l'offrant ils regardent ma sœur S'ils vantent les attraits dont brille mon visage Ils disent à ma sœur : C'est ta vivante image. Ah! pourquoi n'ai-je encor vu que douze moissons Nul amant ne me flatte en ses douces chansons Nul ne dit qu'il mourra si je suis infidèle. Mais j'attends. L'âge vient. Je sais que je suis belle. Je sais qu'il n'est point d'attraits plus adorés Qu'un visage arrondi, de longs cheveux dorés. Sur une bouche étroite un double rang d'ivoire Et sur de beaux yeux bleus une paupière noire. ---------------- Paul Verlaine/Clair de lune --------- Votre âme est un paysage choisi Que vont charmant masques et bergamasques Jouant du luth et dansant et quasi Tristes sous leurs déguisements fantasques. Tout en chantant sur le mode mineur L'amour vainqueur et la vie opportune, Ils n’ont pas l’air de croire à leur bonheur Et leur chanson se mêle au clair de lune Calme clair de lune triste et beau, Qui fait rêver les oiseaux dans les arbres Et sangloter d'extase les jets d'eau, Les grands jets d'eau sveltes parmi les marbres. ------------ Jean Cocteau/Pièce de circonstance ----------- Gravez votre nom sur un arbre Qui poussera jusqu'au nadir. Un arbre vaut mieux que le marbre Car on y voit les noms grandir ------------ Jules Supervielle/L'arbre ----------- Il y avait autrefois de l'affection, de tendres sentiments C'est devenu du bois. Il y avait une grande politesse de paroles, C'est du bois maintenant, des ramilles, du feuillage. Il y avait de jolis habits autour d'un cœur d'amoureuse Ou d'amoureux, oui, quel était le sexe ? C'est devenu du bois sans intentions apparentes Et si l'on coupe une branche et qu'on regarde la fibre Elle reste muette Du moins pour les oreilles humaines, Pas un seul mot n'en sort mais un silence sans nuances Vient des fibrilles de toute sorte où passe une petite fourmi. Comme il se contorsionne l'arbre, comme il va dans tous les sens, Tout en restant immobile ! Et par là-dessus le vent essaie de le mettre en route, Il voudrait en faire une espèce d'oiseau bien plus grand que nature Parmi les autres oiseaux Mais lui ne fait pas attention. Il faut savoir être un arbre durant les quatre saisons, Et regarder, pour mieux se taire, Écouter les paroles des hommes et ne jamais répondre, Il faut savoir être tout entier dans une feuille Et la voir qui s'envole. ----------- Paul Verlaine/Chanson d'automne ------------- Les sanglots longs des violons de l'automne Bercent mon cœur d'une langueur monotone Tout suffocant et blême quand sonne l'heure Je me souviens des jours anciens et je pleure Et je m'en vais au vent mauvais qui m'emporte De çà, de là, pareil à la feuille morte ------------ Paul Verlaine/Colloque sentimental ------------- Dans le vieux parc solitaire et glacé Deux formes ont tout à l'heur passé Leurs yeux sont morts et leurs lèvres sont molles, Et l’on entend à peine leurs paroles. Dans le vieux parc solitaire et glacé, Deux spectres ont évoqué le passé. – Te souvient-il de notre extase ancienne ? – Pourquoi voulez-vous donc qu’il m’en souvienne ? – Ton cœur bat-il toujours à mon seul nom ? Toujours vois-t'il mon âme en rêve ? – Non. – Oh ! les beaux jours de bonheur indicible Où nous joignions nos bouches ! – C’est possible. – Qu’il était bleu, le ciel, et grand, l’espoir ! – L’espoir a fui, vaincu, vers le ciel noir. Tels ils marchaient dans les avoines folles, Et la nuit seule entendit leurs paroles. -------------- Lucien Delormel/Le voyage à Robinson ---------- Te rappelles-tu le jour de ma fête Où tu m'emmenas rire à Robinson ? Nous avions alors de l'amour en tête Car nos cœurs chantaient la même chanson J'avais mis, sachant que j'allais te plaire Mon chapeau garni de roses pompon Mon mantelet noir et la jupe claire Que tu chiffonnas plus tard à Meudon Quand tu vins frapper au seuil de ma porte Je laçais, je crois, encor mon corset Aussi je te dis d'une voix peu forte "Attendez un peu, voisin, s'il vous plaît" Enfin, c'est fini, je te vois superbe Des fleurs à la main, un rire joyeux Tu me dis "Quel temps pour courir dans l'herbe !" Et nous nous mettons gaiement en chemin Les passants surpris de tant de jeunesse Chuchotaient entre eux "Où s'en vont-ils donc ?" Et nous, radieux, le cœur plein d'ivresse Nous leur répondions "Vive Robinson !" Dans l'arbre fameux je grimpais bien vite Le vent souleva ma jupe un peu trop Et toi, curieux, grimpant à ma suite En voyant cela, tu crias "Plus haut !" Nous sommes assis, tu me dis "Voisine, Posez donc vos pieds sur ce petit banc" Et d'un œil joyeux, lorgnant ma bottine Tu vins la chercher sous mon jupon blanc Le garçon paraît. Oh ! Je vois ta tête ! Il nous dit "Pardon", puis il ajouta On n'a pas encore posé de sonnette Mais je tousserai pour le prochain plat" Le jour finissait et de l'arbre immense Nous redescendions, un curé passa Quand tu m'embrassais. Maintenant j'y pense Il se mit à rire et se retourna Tu serras alors ma main dans la tienne D'amour éternel prononçant le nom Un merle moqueur siffla dans un chêne Et de te siffler il avait raison Il avait raison, ce merle incrédule De rire déjà de tes beaux serments Car, t'en souviens-tu, malgré leur formule Ton amour finit avec le printemps J'ai refait depuis le même voyage L'arbre m'a semblé tout bête et tout nu Les oiseaux parlaient un autre langage Car j'étais au bras d'un cœur inconnu D'autres m'ont depuis souhaité ma fête Oh ! Mais là tu sais, ça n'était plus ça J'ai toujours gardé Robinson en tête Et rien, jamais rien ne l'effacera -------------- Lacenaire/À madame la comtesse D*** --------- Toi qui comprends si bien les devoirs d'une mère Et qu'on me peint comme un être charmant Que ne fus-je, hélas ! ton enfant Que ne suis-je plutôt celui qui t'en fait faire ? ---------------- Sache Guitry/Raoul -------------- J'ai fait sa connaissance au mois de février Pour être plus précise encore, un mercredi Nous échangeâmes quelques mots puis il me dit : "Vous devriez venir dîner seule avec moi" C'était la fin du mois Qui vient si vite en février Il insistait: "Vous devriez !" Son invitation laissait supposer Qu’il me considérait un peu comme une poule, Certes, mais si j’avais pas suivi, J’aurais pas su qu’il s’appelait Raoul. Au restaurant, pour commencer, J’ai pris des moules. J’aime les moules – Il les déteste. Il n’a rien dit – et m’a laissée Manger mes moules, Et tandis qu’il savourait des artichauts – je crois. Étaient-ils froids, Étaient-ils chauds, Ces artichauts ? La chose importe peu, soyons francs et loyaux. Ensuite, ensuite, On a mangé de l’aloyau, Et puis du gâteau de pommes cuites. Et puis – mais passons là-dessus. Oui, passons sur la bagatelle… Si j’avais refusé, j'aurais jamais su Qu’il habitait l’hôtel Huit jours plus tard – c’était le 6 – On est allé dîner tous les deux chez Vatel. Et, tandis que Raoul, Sans se faire prier, Commandait des saucisses, Je me suis écriée : "Je voudrais des moules !" Alors, il a dit: "Non, les moules, c’est mortel ! " Et devant le maître d’hôtel, Comme si nous étions devant le Maître-Autel, Il a cru devoir ajouter même : "Ah ! Que nenni ! Tu n’en mangeras plus maintenant, c’est fini, Prends des macaronis, Prends de ceci, Prends de cela, Du chou farci, Du cervelas - Maître d’hôtel, servez-la ! - Du canard au sang, du bitock à la crème, Mais plus de moules – car je t’aime !" Ça m’a touchée infiniment – vous pensez bien. Ma vie était à lui ! Le bonheur avait lui Sous un ciel azuré. Et, du coup, l’avenir me semblait assuré ! Puis, les jours ont passé. Dame, ici-bas tout passe. Hélas ! Et de tout on se lasse… On s’aime, on se caresse, on s’embrasse, Et puis l’un des deux en a vite assez ri. La preuve en est qu’hier, au restaurant, Raoul M’a dit : "Chérie, Veux-tu des moules ?" --------------- Paul de Cock/Quand on vous aime comme ça (musique Yvette Guilbert) ------------- Que je suis heureuse, ma chère, j'en perds la tête ! Et ce n'est pas d' l'amour pour plaisanter Du beau Raoul j'ai su faire la conquête Je suis aimée et je peux m'en vanter. Cet amant-là m'a déjà fait connaître Le désespoir, les pleurs et cætera, Il voulait même me j'ter par la f'nêtre Ah ! Quel plaisir quand on vous aime comme ça ! Quand on vous aime, Quand on vous aime, Quand on vous aime comme ça ! La première fois qu'il m'a pris sa tendresse, (sic) Il me fit peur tant il roula des yeux. Mais d'puis c' temps-là, s'y m' fait une caresse, J'en porte la marque et j'ai les bras tout bleus. À son transport, souvent je me dérobe Car en amour je sais que c't être-là Va m' déchirer mon manteau et ma robe. Ah ! Quel plaisir quand on vous aime comme ça ! Quand on vous aime, Quand on vous aime, Quand on vous aime comme ça ! Quand y m'enlève, pas moyen que j' m'échappe Y m' serre si fort - eugh !- j'en perds la respiration ! Quand sur ma joue, y m' colle une petite tape, Ça m' fait tout d' suite, tout d' suite comme une fluxion ! Quand y m' prend les mains, je sens qu'y va m' les tordre. S'y m' pince le doigt, j' suis sûre, aïe ! qu'il m' l'écras'ra. Il ne peut pas m'embrasser sans me mordre. Ah ! Quel plaisir quand on vous aime comme ça ! Quand on vous aime, Quand on vous aime, Quand on vous aime comme ça ! Quand y veut bien me m'ner à la prom'nade, C'est dans des ch'mins déserts et poussiéreux, S'y passe du monde, Raoul devient maussade, Y faut, tout de suite que j' baisse les yeux Si je m' retourne, alors, il faut voir comme Raoul me gifle en me criant déjà : "J' te casse la gueule si tu r'gardes un autre homme !" Ah ! Quel plaisir quand on vous aime comme ça ! Quand on vous aime, Quand on vous aime, Quand on vous aime comme ça ! --------------- (?) - (Oh ! pardon) -------------- Victor Hugo/D'un mot peuvent sortir le deuil et la haine ------------- Braves gens, prenez garde aux choses que vous dites Tout peut sortir d'un mot qu'en passant vous perdîtes, Tout, la haine et le deuil ! Et ne m'objectez pas Que vos amis sont sûrs et que vous parlez bas. . Écoutez bien ceci : tête à tête, en pantoufle, Portes closes, chez vous, sans un témoin qui souffle, Vous dites à 'l'oreille au plus mystérieux De vos amis de cœur, ou, si vous aimez mieux, Vous murmurez tout seul, croyant presque vous taire Dans le fond d'une cave, à trente pieds sous terre, Un mot désagréable à quelque individu Ce mot, que vous croyez qu'on n'a pas entendu, Que vous disiez si bas dans un lieu sourd et sombre, Court à peine làché, part, bondit, sort de l'ombre. Tenez, il est dehors ! il connaît son chemin ; Il marche, il a deux pieds, un bâton à la main, De bons souliers ferrés, un passeport en règle ; Au besoin, il prendrait des ailes comme l'aigle ! Il vous échappe, il fuit, rien ne l'arrêtera ; Il suit le quai, franchit la place, et cætera, Passe l'eau sans bateau dans la saison des crues, Et va, tout à travers un dédale de rues, Droit chez le citoyen dont vous avez parlé. Il sait le numéro, l'étage, il a la clé ; Il monte l'escalier, ouvre la porte, passe, Entre, arrive, et railleur, regardant l'homme en face, Dit : "Me voilà ! je sors de la bouche d'un tel" Et c'est fait, vous avez un ennemi mortel. ----------------- Sacha Guitry/Tortisambert ---------------- Je suis né un vingt-huit avril à Tortisambert, petit village bien joli du Calvados dont on aperçoit le clocher à main gauche quand on va vers Troarn en quittant Livarot. Mes parents tenaient un commerce d’épicerie qui leur rapportait, bon an, mal an, cinq mille francs. Notre famille était nombreuse. Ma mère avait eu d'un premier lit deux enfants. Elle eut, avec mon père, un fils et quatre filles. Mon père avait sa mère, ma mère avait son père — ils étaient quitte, si j'ose dire — et nous avions, en outre, un oncle sourd muet. Bref, nous étions douze à table. Du jour au lendemain, un plat de champignons allait me laisser seul au monde. Seul, car j'avais volé huit sous dans le tiroir caisse pour m'acheter des billes et mon père en courroux s'était écrié : "Puisque tu as volé, tu seras privé de champignons !" Ces champignons, c’était le sourd muet qui les avait cueillis. Et ce soir là, il y avait ouze cadavres à la maison. Qui n'a pas vu onze cadavres à la fois ne peut se faire une idée du nombre de cadavres que cela fait. Il y en avait partout. Parlerai-je de mon chagrin ? Disons plutôt la vérité. Je n’avais que douze ans, et l'on conviendra que c’était un malheur excessif pour mon âge. Oui, j étais véritablement dépassé par la catastrophe. Et n'ayant pas assez d’expérience pour en apprécier l'horreur, je m'en sentais, pour ainsi dire, indigne. On peut pleurer son père ou sa mère ou son frère — mais comment voulez-vous pleurer onze personnes à la fois ? On ne sait plus où donner de la peine. Je n’ose pas parler de l'embarras du choix et c’est pourtant un peu cela qui se passait. Ma douleur sollicitée de droite et de gauche, avait de trop nombreux sujets de distraction. Le docteur Lavignac, appelé dans l'après-midi, ne cessa pendant des heures et des heures de prodiguer ses soins éclairés mais, hélas ! inutiles. Ma famille s’éteignait inexorablement. Monsieur le curé qui déjeunait ce jour-là chez le marquis de Beauvoir est arrivé à quatre heures à bicyclette. On allait avoir bien besoin de lui. Dès cinq heures du soir, tout le village était chez nous. Le père Rousseau, paralysé depuis vingt ans, s'était fait porter jusque là. Et l'aveugle répétait en poussant tout le monde : "Laissez-moi voir ! laissez-moi voir !" J'avais été renvoyé de chambre en chambre par kes voisines aussitôt accourues et, ne sachant plus où me fourrer, je m'étais craintivement dissimulé sous un comptoir dans la boutique. De là j'entendais tout ce qui se disait, tout ce qui se murmurait. Les premiers décès avaient été annoncés non sans une certaine componction ainsi qu'il est de règle mais, dès la quatrième mort, les annonces devinrent brèves — bientôt laconiques : — Encore un ! Et tous ces villageois résignés et fourbus reprenaient de la vie devant tous ces morts. Il leur semblait sans doute que chacun d'eux allait avoir un peu plus d’air à respirer dorénavant et je percevais des dialogues inouïs : — Et la grand’mère ? — Pas encore mais c’est l’affaire de vingt minutes. — Il en reste combien ? — Plus que quatre. L'oncle assassin, le sourd muet, mourut le dernier dans d'horribles souffrances. — Quel est celui qui crie comme ça ? — C’est le muet. Lorsque, à sept heures, tout fut fini, je suis sorti de ma cachette, et je suis tombé nez à nez avec le docteur éreinté qui s’épongeait le front. Il me regarda, me reconnut, n'en crut pas ses yeux et me dit : — Eh ! bien... et toi ? Et il y avait dans sa voix une grande surprise avec un rien de blâme. D’ailleurs, il ajouta : — Qu'est ce que tu fais là ? Et ce "Qu’est-ce que tu fais là ?» ne signifiait pas "Qu’est-ce que tu fais là, sous le comptoir ?" Non, il signifiait bien : "Qu'est ce que tu fais là, sur la terre ?" En effet, de quel droit n'étais-je pas mort comme tout le monde ! et... ahem, de quel droit n'étais-je pas mort comme tout le monde... Et maintenant il me regardait comme si j'étais un phénomène ou bien le diable. Ce garçon de douze ans qui absorbait impunément des champignons vénéneux, qui survivait à tous les siens, cela devenait un champ d'expérience très intéressant pour lui ! Et comme il m'a semblé qu’il se voyait déjà penché sur mes viscères, j’avouai la vérité : Je n'en ai pas mangé. - Pourquoi ? - Et ce "Pourquoi ?" parti très vite était extraordinaire. Déformation professionnelle, je veux bien, mais je jure qu'il l'a dit sur un ton de reproche. Et il répétait : "Pourquoi ? Pourquoi ?" Alors j'ai préféré avouer la vérité, j'ai dit quel avait été mon crime, quel avait été mon châtiment. Alors, dans un clignement d'œil il eut une esquisse de sourire qui semblait signifier : — Toi, pas bête ! Le jour de l'enterrement, derrière ces onze cercueils que je suivais, la tête basse et les yeux secs, je me demandais si le fait d'avoir été miraculeusement épargné ne me donnait pas l'air un peu d'avoir assassiné tout ce monde cependant que, dans mon dos, l'on murmurait : — Savez-vous pourquoi le petit n'est pas mort ? Parce qu'il a volé ! Oui, j'étais vivant parce que j'avais volé. De là à en conclure que les autres étaient morts parce qu'ils étaient honnêtes. Et, ce soir-là, m'endormant seul dans la maison déserte, je me suis fait sur la justice et sur le vol une opinion peut-être un peu paradoxale mais que quarante ans d'expérience ne modifieront pas. ---------------------- ? ------------------------- Une écrevisse au long cours cette nuit m' a fait la cour - Oh ! le beau petit garçon que voilà. Comme il est déjà grand, comme il ressemble à son papa ! Les cheveux de corbeau qu'il tient de sa maman. C'était, il faut bien le dire, une belle écrevisse. Des dentelles partout, sur son cou, sur ses bras, tout le long de ses cuisses et des yeux lumineux qui me faisaient miaou. - Comme il est chou, ce petit garçon-là ! comme il est pou, comme il est genou ! Je l'aime, je l'aime ! vivement la mi-carême que l'on danse le guilledou. Sa voix, il faut bien le dire, était une voix douce, des gouttes de cristal sur un tapis de mousse. - Si je ne me retenais pas, je grimperais dans le lit de ce petit garçon-là. Presti, presta, je m'enfilerais dans ses draps. Je lui mettrais mes pinces autour du cou et nous ferions joujou, et nous ferions joujou. - Halte là, halte là, madame l'écrevisse ! Je vous vois venir avec vos falbalas. Vous voulez le pousser au vice. Ça n'est pas avec cette chanson qu'on attrape les petits garçons. Ah ! si vous l'aviez vue tousser dans ses dentelles, rentrer sous ses aisselles ses pinces toutes nues, elle n'a plus rien trouvé à dire qu'à rougir, qu'à rougir. et puis, de guerre lasse, elle repartit ailleurs changer de carapace. ----------------------- Bernard Dimey/La femme du marin ----------------- Je suis la première au rocher Le jour où les bateaux reviennent Je sais ce que j'y viens chercher Ma chance à moi, chacun la sienne, Ce n'est pas la même que vous Femmes qui espérez sans cesse L'heure où reviennent vos époux Car moi, je voudrais qu'il y reste {x2} Lorsque mon homme est sur les mers Je trouve enfin le temps de rire Je vis mon bonheur à l'envers Et j'ai presque honte à le dire J'ai le cœur tendre et l'œil serein Lorsque mon homme est à Terre-neuve Plaignez les femmes de marin Qui tardent à devenir veuves {x2} Je l'aimais pourtant, autrefois, Quand il partait j'étais malade Je songe à la première fois Où je l'ai vu quitter la rade J'avais des larmes pleins les yeux Mais j'eus des amants bien plus tendres Et qui faisaient l'amour bien mieux La mer ne veut jamais m'entendre {x2} Je lui dis "Gardez mon époux Au plus profond de vos abîmes Il n'a jamais aimé que vous Il vous trahit, à quoi ça rime ? Dès qu'il retourne à la maison Il met un terme à mes folies Prenez-le, vous aurez raison Et je pourrai vivre ma vie !" {x2} ------------------------ ? ---------------- Depuis que je suis dans la marine À bord du paquebot Pompadour, J'en ai marre de la marine. Je maronne et je pleure tous les jours. Moi qui ne rêvais qu'abordage, Je suis au rôle d'équipage, Du capitaine valet de chambre. Alors, de janvier à décembre, Caleçons, chaussettes, souliers, gilets, chemises Je brosse, je repasse, je recouds, je nettoie, je reprise Ça me neurasthénise J'avais rêvé la vie des marins Du tropique aux banquises D'Amérique et d'Asie au sol africain Bordeaux, Tokyo, Valparaiso, Venise Congo, Porto, noix de coco, Rio Sur le pont souffle la brise À fond de cale je répare son trousseau Caleçons, chaussettes, souliers, gilets, chemises Aussi, un jour, à Buenos Aires J'abandonnai la cargaison Pour une belle aux yeux incendiaires Qui m'emmena dans sa... maison Et moi qui rêvais d'aventure Don José, Carmen et luxure Elle me prit pour le valet de chambre Alors, de janvier à décembre, Caleçons, chaussettes, souliers, gilets, chemises Je brosse, je repasse, je recouds, je nettoie, je reprise Ça me neurasthénise J'avais rêvé la vie des châtelains Hélas ! quelle méprise ! Pas d'amour, pas d' choix, pas d' copains Gaby, Lily, Dolly, Suzy, Élise Daisy, Marie, Nini Me font faire leur lit Le patron me terrorise Et j'entretiens tous les affranchis Caleçons, chaussettes, souliers, gilets, chemises Maintenant j'ai repris courage J'ai retrouvé tous mes esprits Le jour où j'ai contracté mariage Avec une fillette de Paris On peut dire qu'elle est mignonne Car c'est moi seul qui la pomponne Je lui sers de valet de chambre Alors, de janvier à décembre, Culottes, bas de soie, souliers, chapeaux, chemises Je brosse, je repasse, je recouds, je fais des reprises Et... je lui fais des bises Des sourires, des mamours Des jeux d'amour Et toutes les gourmandises Les petits mots, les mots doux, les mots enfantins Mon chou, mon loup, mon roudoudou, ma cerise Et d'amour je la grise Car nous nous aimons tout notre soûl Caleçons, chaussettes, souliers, gilets, chemises --------------- Paul Fort/Le chœur des rendez-vous -------------- Aux rendez-vous, François 1er arrivait toujours le dernier, aux rendez-vous, François 1er arrivait toujours le dernier. Même il arrivait pas du tout lorsqu'il faisait froid de loup. Diane en son castel chantait, ses pieds mignons sur les chenets : "Mais il neige, mais il neige, mais il n’est jamais trop tard. Y a pas mèche, y a pas mèche, y a pas méchanceté d’ sa part" Aux rendez-vous le Vert Galant arrivait le premier tout brûlant, aux rendez-vous le Vert Galant arrivait le premier tout brûlant. Mais on n’est pas toujours gaillard : un jour qu'il faisait un froid de canard, il écrivit devant Sully : "Gabrielle, attends-moi su' l' lit Car il neige, car il neige, car il n’est jamais trop tard. Y a pas mèche, y a pas mèche, y a pas méchanceté d’ ma part" Aux rendez-vous Napoléon n'arrivait qu’avec ses canons, aux rendez-vous Napoléon n'arrivait qu'avec ses canons. L’entrevue se terminait vite, bons Prussiens, bons kaiserlicks ! Un jour le Russe lui manqua. C'est alors qu’il chanta : "Mais il neige, mais il neige, mais il n’est jamais trop tard. Y a pas mèche, y a pas méchanceté d’ sa part" Aux rendez-vous que nos amours se donnent la nuit et le jour, aux rendez-vous que nos amours se donnent la nuit et le jour, elle est fidèle, je suis fidèle, de Pâques fleuries jusqu'à Noël, de Noël à Pâques fleuries depuis qu’elle a plus de mari. Y pas mèche, y a pas mèche, y a pas méchanceté d’ sa part. Mais il neige — bah ! il neige ? — il n'est jamais trop tard ! ------------------------ Paul Verlaine/Gaspard ------------ Je suis venu calme orphelin, Riche de mes seuls yeux tranquilles, Vers les hommes des grandes villes ; Ils ne m'ont pas trouvé malin. À vingt ans, un trouble nouveau, Sous le nom d’amoureuses flammes, M'a fait trouver belles les femmes ; Elles ne m’ont pas trouvé beau. Bien que sans patrie et sans roi, Et très brave ne l'étant guère, J ai voulu mourir à la guerre ; La mort n'a pas voulu de moi. Suis-je né trop tôt ou trop tard ? Qu'est-ce que je fais en ce monde ? Ô vous tous, ma peine est profonde ; Priez pour le pauvre Gaspard ! ----------------- Giani Esposito/Le clown ------------------ S'accompagnant d'un doigt ou quelques doigts, le clown se meurt S'accompagnant d'un doigt ou quelques doigts, le clown se meurt Sur un petit violon et pour quelques spectateurs Sur un petit violon et pour quelques spectateurs Ma chè n'ha fatto de male sta povera creatura Ma chè n'ha fatto de male sta povera creatura Ma ché c'iavete da ridere et portaije jettatura ! Ma ché c'iavete da ridere et portaije jettatura ! D'une petite voix comme il n'en avait jamais eue D'une petite voix comme il n'en avait jamais eue Il parle de la joie, de l'amour, sans être cru Il parle de la joie, de l'amour, sans être cru Se voi non comprendete, si vous ne comprenez pas Se voi non comprendete, si vous ne comprenez pas Almeno non ridete, au moins ne riez pas ! Almeno non ridete, au moins ne riez pas ! Ouvrez donc les lumières puisque le clown est mort Ouvrez donc les lumières puisque le clown est mort Et vous, applaudissez, admirez son effort Et vous, applaudissez, admirez son effort |
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