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| Titre : | Poétique Sarlat, jardin des enfeus 1977 | ||
| Fichier audio : | |||
| Photo(s) : | |||
| Support d'enregistrement : | Cassette audio | ||
| Format : | Cassette audio | ||
| Lieu d'enregistrement : | Sarlat-la-Canéda | ||
| Marque de fabrique, label : | Cassette audio | ||
| Date de l'enregistrement : | 1977 | ||
| Vitesse (tours/minute) : | 4,75cm-seconde | ||
| Matériel employé au transfert : | Sony TC-D5M=>Tascam HD-P4 | ||
| Date du transfert : | 12-03-2025 | ||
| Commentaires : | Texte du contenu ci-joint. Cassette apportée par Agnès Unterberger | ||
| Texte du contenu : | Poétique Sarlat, jardin des enfeus 1977 (2e partie)
---------- Théodore de Banville/Le saut du tremplin ------- [Clown admirable, en vérité !] Je crois que la postérité, Dont sans cesse l'horizon bouge, Le reverra, sa plaie au flanc, Il était barbouillé de blanc, De jaune, de vert et de rouge. Même jusqu'à Madagascar Son nom était parvenu, car C'était selon tous les principes Qu'après les cercles de papier, Sans jamais les estropier Il traversait le rond des pipes. De la pesanteur affranchi, Sans y voir clair il eût franchi Les escaliers de Piranèse La lumière qui le frappait Faisait resplendir son toupet Comme un brasier dans la fournaise. Il s'élevait à des hauteurs Telles qur les autres sauteurs Se consumaient en luttes vaines. Ils le trouvaient décourageant, Et murmuraient « Quel vif-argent Ce démon a-t-il dans les veines? » Tout le peuple criait « Bravo ! » Mais lui, par un effort nouveau, Semblait raidir sa jambé nue Et, sans que l'on sût avec qui, Cet émule de la Saqui Parlait bas en langue inconnue C'était avec son cher tremplin. Il lui disait : Théâtre, plein D'inspiration fantastique, Tremplin qui tressailles d'émoi Quand je prends un élan, fais-moi Bondir plus haut, planche élastique Frêle machine aux reins puissants, Fais-moi bondir, moi qui me sens Plus agile que les panthères, Si haut que ne puisse voir, Avec leur cruel habit noir, Ces épiciers et ces notaires ! Par quelque prodige pompeux, Fais-moi monter, si tu le peux, Jusqu'à ces sommets, où, sans règles, Embrouillant les cheveux vermeils Des planètes et des soleils, Se croisent la foudre et les aigles. Plus haut encor, jusqu'au ciel pur ! Jusqu'à ce lapis dont l'azur Couvre notre prison mouvante Jusqu'à ces rouges Orients Où marchent des dieux flamboyants, Fous de colère et d'épouvante. Plus loin plus haut ! Je vois encor Des boursiers à lunettes d'or, Des critiques, des demoiselles Et des réalistes en feu. Plus loin ! plus haut ! de l'air ! du bleu ! Des ailes ! des ailes ! des ailes ! Enfin, de son vil échafaud Le clown sauta si haut, si haut Qu'il creva le plafond de toiles Au son du cor et du tambour, El, le cœur dévoré d'amour, Alla rouler dans les étoiles. ----------------------- Charles Baudelaire/L'étranger -------------- — Qui aimes-tu le mieux, homme énigmatique, dis ? ton père, ta mère, ta sœur, ou ton frère ? — Je n'ai ni père, ni mère, ni sœur, ni frère. — Tes amis ? — Vous vous servez là d'une parole dont le sens m'est demeuré jusqu'à ce jour inconnu. — Ta patrie ? — J'ignore sous quelle latitude elle est située. — La beauté ? — Je l'aimerais volontiers, déesse et immortelle. — L'or ? — Je le hais comme vous haïssez Dieu. — Eh ! qu'aimes-tu donc, extraordinaire étranger ? — J'aime les nuages, les nuages qui passent là-bas, là-bas, les merveilleux nuages ! ------ Jules Laforgue/Locutions des Pierrots XVI in L'imitation de Notre-Dame la Lune ------------ Je ne suis qu'un rêveur lunaire Qui fait des bonds dans les bassins Et cela sans autre dessein Que devenir un légendaire Retroussant d'un air de défi Mes manches de mandarin pâle J'arrondis ma bouche et j'exhale Des conseils doux de crucifix Ah oui ! devenir légendaire Au seuil des siècles charlatans ! Mais où sont les Lunes d'antan ? Et que Dieu n'est-il à refaire ? ------------------- ? --------------- Do, do, Jésus do Jésus dormira bientôt Chante Marie au fond des cieux Jésus ne ferme pas les yeux - Ô ma mère, ma mère la Vierge C'est à cause de tous ces cierges - Mon fils, on ne peut les souffler Les chrétiens nous les ont payés Si j'éteignais claire lumière Voudraient-ils adorer ton Père ? - Maman, je veux comme autrefois devenir grand - Pour être roi ? - Oui, oui, pour mourir sur la croix et porter couronne d'épines Do, do, Jésus do Notre voisine Marthe m'a dit hier que ton Père l'autre matin ...?.... que si tu reviens du Calvaire, tu ne ressusciterais pas Do, do, Jésus do Jésus dormira bientôt -------------------- Marie Noël/Le Noël de l'Avent ou Chant de la Vierge -------------- Je me hâte, je prépare, car nous entrons en Avent. Je me hâte, je prépare le trousseau de mon Enfant. J’ai fait de beaux points d’épine pour son petit bonnet rond ; Nous avons tressé l’épine en couronne pour son front. J’ai là des drapeaux de toile pour l’emmailloter au sec ; Nous avons un drap de toile pour l’ensevelir avec. Un manteau de laine rouge pour qu'il ait bien chaud dehors ; Une robe de sang rouge pour lui couvrir tout le corps Pour ses mains, ses pieds si tendres, des gants, des petits chaussons ; Pour ses mains, ses pieds si tendres, quatre clous, quatre poinçons La plus douce des éponges pour laver son corps si pur ; La plus dire des éponges pour l'abreuver de vin sûr La cuiller qui tourne, tourne dans sa soupe sur le feu ; La lance qui tourne, tourne dans son cœur, un rude épieu Et, pour lui donner à boire, le lait tiède de mon sein ; Et, pour lui donner à boire, le fiel prêt pour l’assassin. Au bout de l’Avent nous sommes, tout est prêt, Il peut venir ; Tout est prêt, tu peux venir, ô Jésus, sauver les hommes. -------------------- Jehan Rictus/Le Revenant ----------------------------- Des fois je m’dis, lorsque j’charrie À douète… à gauche et sans savoir Ma pauv’bidoche en mal d’espoir, Quand j’vois qu’j’ai pas l’droit d’m’asseoir Ou d’roupiller dessus l’trottoir Ou l’macadam de ma Patrie, Je m’dis : — Tout d’même, si qu’y r’viendrait ! Qui ça ?… Ben quoi ! Vous savez bien, Eul’l’trimardeur galiléen, L’Rouquin au cœur pus grand qu’la Vie ! De quoi ? Ben, c’lui qui tout lardon N’se les roula pas dans d’beaux langes À caus’que son double daron Était si tell’ment purotain Qu’y dut l’fair’pondr’su’du crottin Comm’ça à la dure, à la fraîche, À preuv’que la paill’de sa crèche Navigua dans d'la bouse de vache. Si qu’y r’viendrait, l’Agneau sans tache ; Si qu’y r’viendrait, l’Bâtard de l’Ange ? C’lui qui pus tard s’fit accrocher À trent’-trois berg’s, en plein’jeunesse (Mêm’qu’il est pas cor dépendu !), Histoir’de rach’ter ses frangins Qui euss’ l’ont vendu et r’vendu ; Car tout l’monde en a tiré d’l’or D’pis Judas jusqu’à Grandmachin ! Ben, l’gas qu’en a fait du joli Et qui pour les muffs de son temps N’tait pas toujours des pus polis ! Car y disait à ses Apôtres : — Aimez-vous ben les uns les autres, Faut tous êt’copains su’la Terre, Faudrait voir à c’qu’y gn’ait pus d’guerres Et voir à pus s’buter dans l’nez, Autrement vous s’rez tous damnés. Si qu’y r’viendrait, si qu’y r’viendrait ! Ji… en sans façons, L’modèl’des méniss’s économes, Lui qui gavait pus d’cinq mille hommes N’avec trois pains et sept poissons. Si qu’y r’viendrait juste ed’not’temps Quoi donc qu’y s’mettrait dans l’battant ! Ah ! lui, dont à présent on s’fout (Surtout les ceuss qui dis’nt qu’ils l’aiment). P’têt’ben qu’y n’aurait qu’du dégoût Pour c’qu’a produit son sacrifice, Et qu’cette fois-ci en bonn’justice L’aurait envie d’nous fout’des coups ! Si qu’y r’viendrait… si qu’y r’viendrait Quéqu’jour comm’ça sans crier gare, En douce, en pénars, en mariolle, De Montsouris à Batignolles, Nom d’un nom ! Qué coup d’Trafalgar ! Devant cett’figur’d’honnête homme Quoi y diraient nos négociants ? (Lui qui bûchait su’les marchands) J’en ai l’frisson rien qu’d’y penser. Si pourtant y r’viendrait, Jésus, Lui, et sa gueul’de Désolé ! Ben ! moi… hier, j’l’ai rencontré Après menuit, au coin d’eun’rue, Incognito comm’ des passants Des tifs d’argent dans sa perruque Et pour un Guieu qui s’paye eun’fugue Y n’était pas resplendissant ! Il n’est v’nu su’moi et j’y ai dit : — Bonsoir… Comment ? te v’là ? Comme on s’rencontr’… n’en v’là d’eun’chance ! Ben, tu m’épat’s… t’es sorti d’ta Croix ? Ah ! ben, ça n’a pas dû êt’ bien facile… Eh ben, tu vois, malgré l’froid, Malgré que j’soye sans domicile, J’suis bien content d’fair’ta connaissance — C’est vraiment toi… gn’a pas d’erreur ! Bon sang d’bon sang… n’en v’là d’eun’tuile ! Qué chahut d’main dans Paris ! Oh ! là là, qué bouzin d’voleurs : Les jornaux vont s’vend’par cent mille ! — Eud’mandez : « Le R’tour d’Jésus-Christ ! » — Faut voir : « L’Arrivée du Sauveur ! ! ! » Rappliquez chaud ! Gn’a l’fils de Dieu Qui vient d’déringoler des cieux Et qui comme aut’fois est sans pieu, Quoi, su’l’pavé… sans feu ni lieu Comm’nous les muffs, comm’vous les grues ! ! ! — (Chut ! fermons ça… v’là les agents !) T’entends leur pas… intelligent ? Y s’charg’raient d’nous trouver eun’turne. (Viens par ici… pet ! crucifié.) Tu sais… faurait pas nous y fier. Déjà dans l’squar’des Oliviers, T'as fait du tapag’nocturne ; — Aujord’hui… ça s’rait l’mêm’tabac, Autrement dit, la même histoire, J’te crois pus l’estomac De r’subir la scèn’du Prétoire ! — Viens ! que j’te r’garde… comm’t’es blanc. Tu guerlott’s, tu dis rien… tu trembles. (T’as pas bouffé, sûr… ni dormi !) Pauv’vieux, va… si qu’on s’rait amis Veux-tu qu’on s’assoye su’un banc, Ou veux-tu qu’on balade ensemble… Ah ! comm’t’es pâle… ah ! comm’t’es blanc, T’as toujours ton coup d’lingue au flanc ? De quoi… a saign’nt encor tes plaies ? Et tes mains…oh ! tes pauv’s mains trouées Qui c’est qui les a déclouées ? Et tes pauv’s pieds nus su’l’bitume, Tes pieds à jour… percés au fer, Tes pieds troués font courant d’air, Et tu vas chopper un bon rhume ! Quéqu’tu viens fair’? T’es pas marteau ? D’où c’est qu’tu viens ? D’en bas, d’en haut ? Quelle est la rout’que t’as suivie ? Es-tu v’nu chercher du travail ? (Ben… t’as pas d’vein’, mon vieux, parce qu'en c’moment, Rien n’marche dans l’bâtiment) ; Pisqu’y gn’a pus personn’qui t’aime Et que te v’là comme abandonné L' cul sur ta Maison ruinée, Prends-moi ton cœur désordonné Lui qui n’a su que pardonner, Tremp’-le dans la boue et dans l’sang Et dans ton poing qu’y d’vienne eun’fronde Et fous-le su’la gueule au monde Y t’en s’ra p’têt’reconnaissant ! (T’en as déjà donné l’exemple Mais d’puis… l’a passé d’l’eau sous l’pont) Faut rester l’gas au coup d’tampon Qui boxait les marchands du Temple ! Ou ben alorss si tu peux pas, Si tu n’as pus rien dans les moelles, Remont’là-haut ! Va dire au Père, À çui qui t’a envoyé, Quéqu’chos’qu’aurait l’air d’eun’prière Qui s’rait d’not’temps, hein ! crucifié. Notre dab qu’on dit aux cieux, (C’est y qu’on pourrait pas s’entendre !) Notre daron qui êt’s si loin Si aveug’, si sourd et si vieux, (C’est y qu’on pourrait pas s’entendre !) Que Notre effort soit sanctifié, Que Notre Règne arrive À Nous les Pauvr’s d’pis si longtemps, (C’est y qu’on pourrait pas s’entendre !) Que Notre volonté soit faite Car on vourait le Monde en fête, D’la vraie Justice et d’la Bonté, (C’est y qu’on pourrait pas s’entendre !) Donnez-nous tous les jours le brich’ton régulier (Autrement nous tâch’rons d’le prendre) ; (C’est y qu’on pourrait pas s’entendre !) Fait’s qu’un gas qui meurt de misère Soye pus qu’un cas très singulier. (C’est y qu’on pourrait pas s’entendre !) Donnez-nous l’poil et la fierté Et l’estomac d nous défendre, (Des fois qu’on pourrait pas s’entendre !) Pardonnez-nous les offenses Que l’on nous fait et qu’on laiss’faire Et ne nous laissez pas succomber à la tentation D' nous endormir dans la misère Et délivrez-nous d' la douleur (Ainsi soit-il !) Et Jésus-Christ s’en est allé Sans un mot qui pût m’consoler, Avec eun’gueul’si retournée Et des mirett’s si désolées Que j’m’en souviendrai tout’ma vie. Et à c’moment-là, le jour vint Et j’m’aperçus que l’Homm’Divin.. C’était moi, que j’m’étais collé D’vant l’miroitant d’un marchand d’vins ! On perd son temps à s’engueuler… --------------- Aristide Bruant/Rose Blanche (Rue Saint-Vincent) --------------- Alle avait, sous sa toque ed’martre Sur la butte Montmartre Un p’tit air innocent On l’appelait Rose, alle était belle A sentait bon la fleur nouvelle Rue Saint-Vincent On n’avait pas connu son père A n’avait plus d’mère Et depuis mil neuf cent A d’meurait chez sa vieille aïeule Où qu’a s’élevait, comme ça, toute seule Rue Saint-Vincent A travaillait déjà pour vivre Et les soirs de givre Sous l’froid noir et glaçant Son p’tit fichu sur les épaules A rentrait, par la rue des Saules Rue Saint-Vincent A voyait, dans les nuits d’gelée La nappe étoilée Et la lune en croissant Qui brillait, blanche et fatidique Sur la p’tite croix d’la basilique Rue Saint-Vincent L’été, par les chauds crépuscules A rencontrait Jules Qu’était si caressant Qu’a restait la soirée entière Avec lui, près du vieux cimetière Rue Saint-Vincent. Mais le p’tit Jules était d’la tierce Qui soutient la gerce Aussi, l’adolescent Voyant qu’a marchait pas au pantre D’un coup d’surin lui troua l’ventre Rue Saint-Vincent Quand ils l’ont couchée su' la planche Alle était toute blanche Même qu’en l’ensevelissant Les croque-morts disaient qu’la pauv’ gosse Était claquée l’jour de sa noce Rue Saint-Vincent Alle avait, sous sa toque ed’martre Sur la butte Montmartre Un p’tit air innocent On l’appelait Rose, alle était belle A sentait bon la fleur nouvelle Rue Saint-Vincent ---------------------------- Jean Sarment/Dans un bar --------------- Elle avait une robe pâle Et couleur crevette expirée. Elle aspirait, dans une paille, Le suc des alcools concentrés. Elle était petite et menue, Et si frêle au premier abord, Qu’on ne l’imaginait pas nue — Ou alors, un si petit corps Si maigre et frêle, et sans défense, Elle appelait cette pitié Qu’on garde aux visages d'innocence, [V.O. Qu'on garde aux images d'enfance] Ses petits traits émaciés [V.O. Son frais visage émacié] Faisant figure d’innocence. Et pourtant, l’œil n’était pas bon, Le nez froidement découpé... ...J’imaginais quelque gazon Où elle eût joué à la poupée. J’imaginais un amour blanc, Des gestes doux et consolants Pour son cœur gros. J’imaginais... Tout le contraire strictement De ce que — pâle — elle attendait. On n’osait l’imaginer nue, On n’osait songer à l’étreinte. L’étreinte elle l’avait connue Sans plaisir comme sans contrainte. Elle connaissait bien ce corps Fait pour l’amour sans dévotion. Avec beaucoup de précision Elle en savait tous les ressorts. Elle attendait... vous... l’autre... ou moi.. Et son méchant regard tranquille Disait nettement : « Imbécile, Te crois-tu donc plus fort que moi ? » ------------- Marcel Aymé/La Chabraque ----------- Une blonde malabar, les yeux durs J' peux pas mieux dire la découpure En plus de son accent polaque Qu'avait Marika la Chabraque Elle logeait rue du Pont-aux-Choux Sous les toits avec un chien-loup Qui lui avait léché les mains Un soir dans la rue Porte-Foin La Chabraque, la Chabraque Qu'avait d' la défense et d' l'attaque La Chabraque, la Chabraque Qu'avait un chien fou, un chien-loup Des années elle est restée sage Elle supportait pas l' badinage Ni des paumés ni des richards J' l'ai vue sonner à coups d' riflard Un grossium du Carreau du Temple Qu'en pinçait pour ses vingt printemples Et puis au square elle s'est toquée D'un minable qui la reluquait La Chabraque, la Chabraque Qu'avait d' la défense et d' l'attaque La Chabraque, la Chabraque Qu'avait un chien fou, un chien-loup Il est venu rue du Pont-aux-Choux Ça pouvait pas plaire au chien-loup Tout de suite il a montré les dents Et quand il a vu l' soupirant Serrer contre lui la Chabraque Il lui a sauté au colback Tellement la bête a mordu fort V'là l' minable saigné à mort La Chabraque, la Chabraque Qu'avait d' la défense et d' l'attaque La Chabraque, la Chabraque Qu'avait un chien fou, un chien-loup Deux hirondelles qui pédalaient Le long du Boulevard Beaumarchais Sur le coup d' trois heures du matin Ont croisé une fille et un chien Une grande blonde qu'avait l'air pressé Le chien la suivait tête baissée Dans la brume ils se sont perdus Et la Chabraque, on l'a plus r'vue La Chabraque, la Chabraque Qu'avait d' la défense et d' l'attaque La Chabraque, la Chabraque Qu'avait un chien fou, un chien-loup ------------------- Jules Supervielle/Le regret de la Terre ---------- Un jour quand nous dirons : « C'était le temps du Soleil,. Vous souvenez-vous, il éclairait la moindre ramille, Et aussi bien la femme âgée que la jeune fille étonnée, Il savait donner leur couleur aux objets dès qu'il se posait, Il suivait le cheval coureur et s'arrêtait avec lui. C'était le temps inoubliable où nous étions sur la Terre Où cela faisait du bruit de faire tomber quelque chose. Nous regardions alentour avec nos yeux connaisseurs, Nos oreilles accueillaient toutes les nuances de l'air Et lorsque le pas de l'ami s'avançait, nous le savions, Nous ramassions aussi bien une fleur qu'un caillou poli, Le temps où nous ne pouvions attraper la fumée. Ah ! c'est tout ce que nos mains sauraient saisir maintenant. -------------- Francis Carco/Le doux caboulot ------------- Le doux caboulot Fleuri sous les branches Est tous les dimanches Plein de populo. La servante est brune, Que de gens heureux Chacun sa chacune, L'une et l'un font deux. Amoureux épris Du culte d'eux-mêmes. Ah ! sûr que l'on s'aime, Et que l'on est gris. Ça durera bien Le temps nécessaire Pour que Jeanne et Pierre Ne regrettent rien. ------------ Jules Laforgue/Notre petite compagne ------------- Si mon air vous dit quelque chose, Vous auriez tort de vous gêner ; Je ne la fais pas à la pose ; Je suis la Femme ; on me connaît. Bandeaux plats ou crinière folle, Dites ? Quel Front vous rendrait fou ? J'ai l'art de toutes les écoles, J'ai des âmes pour tous les goûts. Cueillez la fleur de mes visages, Buvez ma bouche et non ma voix, Et n'en cherchez pas davantage… Nul n'y vit clair ; pas même moi. Nos armes ne sont pas égales, Pour que je vous tende la main, Vous n'êtes que de naïfs mâles, Je suis l'Éternel Féminin ! Mon But se perd dans les Étoiles ! C'est moi qui suis la Grande Isis ! Nul ne m'a retroussé mon voile Ne songez qu'à mes oasis… Si mon air vous dit quelque chose, Vous auriez tort de vous gêner ; Je ne la fais pas à la pose ; Je suis la Femme ; on me connaît. ---------- Abbé Gabriel-Charles de Lattaignant /Le mot et la chose ---------- Madame, quel est votre mot Et sur le mot et sur la chose ? On vous a dit souvent le mot On vous a fait souvent la chose Ainsi de la chose et du mot Vous pouvez dire quelque chose Et je gagerai que le mot Vous plaît beaucoup moins que la chose Pour moi, voici quel est mon mot Et sur le mot et sur la chose J'avouerai que j'aime le mot J'avouerai que j'aime la chose Mais c'est la chose avec le mot Et c'est le mot avec la chose Autrement la chose et le mot À mes yeux seraient peu de chose Je crois même, en faveur du mot Pouvoir ajouter quelque chose Une chose qui donne au mot Tout l'avantage sur la chose C'est qu'on peut dire encore le mot Alors qu'on ne peut plus la chose Et si peu que vaille le mot Mon Dieu, c'est toujours quelque chose De là je conclus que le mot ..?.. que la chose Qu'il ne faut ajouter un mot Autant que l'on peut quelque chose Et que pour le temps où le mot Viendra seul, hélas ! sans la chose Il faut se réserver le mot Pour se consoler de la chose Pour vous, je crois qu'avec le mot Vous voyez toujours autre chose Vous dites si gaîment le mot Vous méritez si bien la chose Que pour vous la chose et le mot Doivent être la même chose Et vous n'avez pas dit le mot Qu'on est déjà prêt à la chose Mais quand je vous dis que le mot Vaut pour moi bien plus que la chose Vous devez me croire à ce mot Bien peu connaisseur en la chose Eh bien voici mon dernier mot Et sur le mot et sur la chose Madame, passez-moi le mot Et je vous passerai la chose ----------------- Paul Géraldy/Dualisme ----------- Chérie, explique-moi pourquoi Tu dis : « MON piano, MES roses », et : « TES livres, TON chien »... pourquoi Je t'entends déclarer parfois : « c'est avec MON argent à MOI Que je veux acheter ces choses. » Ce qui m'appartient t'appartient ! Pourquoi ces mots qui nous opposent Le tien, le mien, le mien, le tien ? Si tu m'aimais tout à fait bien, Tu dirais « LES livres, LE chien » Et « NOS roses ». -------------- Paul Géraldy/Aveu ------------- Je sais bien qu'irritable, exigeant et morose, Insatisfait et jaloux, malheureux pour un mot Je te cherche souvent des querelles sans cause Si je t'aime si mal, c'est que je t'aime trop Je te poursuis, je te tourmente, je te gronde Tu serais plus heureuse et mieux aimée aussi Si tu n'étais pour moi tout ce qui compte au monde Et si ce pauvre amour n'était mon seul souci ------------- Apollinaire/Rosemonde -------- Je connais gens de toute sorte Ils n'égalent pas leurs destins ----------------- ? ----------------- Dans Paris bleu sous la lune, un soir de juin Elle marchait en somnambule, les yeux lointains Mais ni Paris bleu ni la lune n'existaient pour elle ce soir-là Chagrin d’amour ou peur de vivre, elle avait seize ans Lui, il passait en solitaire, le gros Lulu Un peu rond et la cinquantaine, peut-être un peu plus Il serait passé sans rien dire mais quelque chose l'arrêta Ce désespoir à la dérive, il l'aborda Devant son air triste il parla, des mots gentils Elle ne l'écouta même pas mais le suivit Elle aurait bien suivi le diable, alors pourquoi pas celui-là ? Elle lui trouva l'air d'un bon diable, il l'emmena L'avait une maison de riche, le gros Lulu Il y amena cette biche aux yeux perdus Elle ne lui conta pas sa vie, il ne la lui demanda pas Mais comme on fait pour une reine, il l'installa Pour la guérir il l'entoura de mille soins Il cueillit les plus belles roses de son jardin Pour lui redonner le sourire il devint poète et ami Il inventa des tours de pitre, elle sourit Mais les bourgeoises et les duchesses, les relations À leur façon chuchotèrent dans les salons Elles avaient beau dire et médire, le gros Lulu Il savait bien que même en rêve il ne posa jamais la main Jamais la main sur sa princesse qu'avait seize ans Mais ceux qu'étaient un peu plus sages ou moins méchants Se demandaient qu'est-ce qui brille chez l' gros Lulu transformé Et qu'est-ce qui lie donc cette fille à ce sanglier À seize ans, les désespoirs passent et simplement Elle le quitta sans un mot d' remerciement Lui ne la crut pas ingrate, les mots ça sert peu, voyez-vous Dans un sourire il se disait : Et voilà tout Il y perdait comme sa vie, le gros Lulu Mais c'est après son départ qu'il s'en aperçut Elle, elle y gagna une chose comme un talisman et bien plus Pouvoir penser, quand tout est moche, au gros Lulu ---------------- Paul Géraldy/ Méditation ---------------- On s'aime d'abord par hasard Par jeu, par curiosité Pour avoir dans un regard Lu des possibilités Puis comme au fond de soi-même On s'aime beaucoup Si quelqu'un vous aime, on l'aime Par conformité de goût On se rend grâce, on s'invite à partager Des petits maux On prend l'habitude vite d'échanger De petits mots Quand on a beaucoup dit les mêmes On les redit sans y penser Et alors, ma foi, on aime Parce qu'on a commencé ------------- Alphonse Allais/Abus de pouvoir --------------- Lorsque je fus parvenu à l'âge où les jeunes hommes choisissent la carrière, j'hésitai longuement entre la chapellerie et l'état ecclésiastique. J'aurais bien voulu me faire prêtre, rapport à la confession mais pour des motifs qu'on trouvera développés dans un petit opuscule récemment paru chez Gauthier village, la chapellerie ne laissait pas que de me taper violemment dans l’œil. Si violemment, qu’en fin de compte, j’optai pour cette profession. La vieille tante qui m’a élevé s’informa d’une bonne maison où je pusse sucer le meilleur lait des premiers principes, et, à quelques jours de là, j’entrais, en qualité de jeune commis, chez Messieurs Pinaud et Amour, rue Richelieu. La maison Pinaud et Amour se composait, à cette époque, comme l'indique son nom, d’un nommé Pinaud et d’un nommé Amour. Mes deux nouveaux patrons me prirent tout de suite en amitié. Le fait est que j’avais tout pour moi : physique avantageux, manières affables, vive intelligence des affaires, de la conversation, vives ripostes, et, ce qui ne gâte rien, une probité relative ou à peu près. Avec ça, musicien, doué d’une voix de mezzo-soprano au charme irrésistible. N oublions pas, puisque nous sommes sur le chapitre, et bien que la chose n'ait qu’un intérêt indirect, ma peu commune aptitude aux sciences physiques et naturelles. Bref, mes deux nouveaux patrons semblaient enchantés et me traitaient avec une foule d’égards. Bref, tout marchait comme sur Déroulède, quand arriva le 14 juillet. Je ne sais si vous l’avez remarqué, mais, le 14 juillet, il y a beaucoup de petits bals publics installés sur les places et les carrefours dans Paris. Je dis des petits bals publics, je ne sais pas pourquoi, car il y en a aussi des grands, ce qui était le cas précisément de celui qui s’accomplissait, cette année-là, place de la Bourse. Le magasin ferma à midi et les patrons donnèrent congé à leurs employés. Tudieu ! messeigneurs, quel entrain, quelle vaillance ! Oh ! les tailles qui s’abandonnent entre les bras d’acier ! Les tendres aveux murmurés entre gens qui ne se connaissaient pas le matin ! 14 Juillet ! Sois à jamais bénie, date sacrée, car tu fais gagner joliment du temps aux amoureux et même aux autres. Je me souviendrai longtemps que ce fut ce jour-là que je connus les deux premiers journalistes de ma vie. Il s’agit de monsieur Mermeix, rédacteur au Gaulois, et de monsieur Meyer-Lévy (Israélite, je crois). Mais cette jolie fête faillit être gâtée par un accident regrettable : un jeune garçon voulant attraper les cymbales des musiciens se hissa sur l’estrade mais le pied lui manqua, voilà notre bonhomme par terre. Malheureusement, les cymbales glissèrent également et firent au jeune imprudent une assez forte bosse au front. Pendant qu’on l’emportait chez un pharmacien, une jeune fille me demanda : — Qu’y a-t-il donc ? — Oh ! rien, fis-je. Et, parodiant le vers bien connu de notre grand poète national, j’ajoutai plaisamment : L’enfant avait reçu des cymbales sur la tête. Du tic au tac et sans s'émouvoir, la jeune fille répondit sur le même ton que moi : Il aimait trop les cymbales, c’est ce qui l’a tué. J’admirai tant d’esprit et de sang-froid chez une frêle jeune fille (elle était très frêle) et lui vouai sur l’heure la plus ardente des flammes. Mais vous verrez par la suite que mes relations avec la frêle jeune fille demeurèrent des moins effectives. La frêle jeune fille (ai-je dit qu'elle était frêle ?) s’appelait Prudence. Elle ne mit aucune mauvaise grâce à déclarer qu’elle me trouvait assez conforme à son genre d’idéal, et nous voilà les meilleurs amis du monde. Fort avant dans la nuit et après avoir dansé, tels des perdus, je reconduisais Prudence chez sa maman. Mais elle avait mon adresse, et mille fois par jour, elle passait et repassait devant mon magasin. Et moi, je me sentais bien content, bien content. Le dimanche suivant, c’était convenu, Prudence devait couronner ma flamme. Mais le fameux dimanche suivant, au moment où j’allais sortir, après avoir mis ma plus belle cravate, mon second patron, monsieur Amour, me demanda : — Où allez-vous, Émile ? — Mais... je sors. — Non, vous ne sortirez pas. — Si, je sortirai ! — Non, vous ne sortirez pas. Il y a de l'ouvrage — Si, je sortirai ! Et monsieur Amour m’empoigna et me fit rentrer dans l’arrière- boutique. Et comme à cette époque je n’avais pas encore acquis cette prodigieuse robustesse qui a fait de moi la terreur de Clichy-Levallois, je me débattis, mais vainement. Monsieur Amour me tenait d’une poigne de fer. Pendant ce temps-là, Prudence filait avec Dieu sait qui car on ne l'a jamais revue. Amour, amour, quand tu nous tiens, on peut bien dire : Adieu, Prudence ! ---------------- Jacques Brel/Vieille --------------- C'est pour pouvoir enfin botter les fesses À ces vieillards qui nous ont dit Que nos vingt ans, que notre jeunesse Étaient le plus beau temps de la vie C'est pour pouvoir enfin botter le cœur À ceux qui nous volent nos nuits Ces maladroits qui n'ont que leur ardeur Croulants qui n'ont que leur ennui C'est pour cela, jeunes gens, Qu'au fond de moi s'éveille Le désir ardent De devenir vieille C'est pour pouvoir enfin oser leur dire À celles qui me jugent avec fureur "Pauvres grognasses" c'est pour pouvoir vous dire "Je vous pardonne votre laideur" C'est pour pouvoir leur dire à ces matrones Qui mille fois m'ont condamnée "Comment voulez-vous qu'on vous pardonne Vous qui n'avez même pas péché ?" C'est pour cela, jeunes gens, Qu'au fond de moi s'éveille Le désir ardent De devenir vieille C'est pour pouvoir, au jardin de mon cœur, Ne soigner que mes souvenirs Vienne le temps où femme peut s'attendrir Et ne plus jalouser les fleurs C'est pour pouvoir enfin chanter l'amour Sur la cithare de la tendresse Et pour qu'enfin on me fasse la cour Pour d'autres causes que mes fesses C'est pour cela, jeunes gens, Qu'au fond de moi s'éveille Le désir ardent De devenir vieille C'est pour pouvoir un jour oser lui dire Que je n'ai bu qu'à sa santé Que quand j'ai ri c'était de le voir rire Que j'étais seule quand j'ai pleuré C'est pour pouvoir enfin oser lui dire Un soir, en filant de la laine Qu'en le trompant mais ça, oserai-je le dire, Je me suis bien trompée moi-même C'est pour cela, jeunes gens, Qu'au fond de moi s'éveille Le désir ardent De devenir vieille --------------- ? ----------- Un jour, vous verrez, mes agneaux, je changerai de peau. Je changerai de nom et de voiture. J'aurai des talons hauts et de la désinvolture et de larges ceintures et des dessous plus beaux que le dessus et des seins de petit Jésus qui feront tomber des empires. Vous pouvez rire, vous pouvez vous moquer, mes pauvres petits agneaux. Bêlez si vous voulez, vous verrez, vous verrez. J'habiterai un grand château datant de la reine Isabeau avec des tas d'armures pleines de confitures, trente-trois domestiques plus ou moins asiatiques marchant à pas feutrés sur des tapis faits main par des pestiférés. Vous verrez, vous verrez, mes pauvres petits béliers, je ne suis pas du tout celle que vous croyez. D'ici peu je vais rencontrer un marquis pour moi tout exprès fabriqué, un marquis tout à fait dans le vent dirigeant des usines de savants. Dès qu'il m'apercevra, son cœur bondira dans sa poitrine tel un hors-bord. - Oui, c'est elle, c'est la déesse, qu'il susurrera dans son for intérieur en liesse. Puis me prenant la main doucement à bâbord, il me conduira par le plus court chemin à l'église Saint-Nicolas et c'est là, dans le plus simple tralala, tous deux bénis par le grand archidiacre de Macédonie... Riez, riez, mes pauvres petits fiacres, riez, pauvres petits cercueils, que je deviendra la à tout jamais exquise marquise Bellavoine de Belladone et par de Bouvreuil. ---------------- Bertal-Maubon, Chamfleury/Sous les palétuviers ------------- L'amour, ce fruit défendu Vous est donc inconnu ? Ah ! Cela se peut-il, Joli petit bourgeon d'avril ? Ah ! Je ne l'ai jamais vu, Jamais vu ni connu, Mais mon cœur ingénu Veut rattraper, vois-tu, Tout le temps perdu ! Ah ! Rien ne vaut pour s'aimer Les grands palétuviers, Chère petite chose ! Ah ! Si les palétuviers, Vous font tant frétiller, Je veux bien essayer… Ah ! Viens sous les pa … Je viens de ce pas, Mais j'y vais pas à pas ! Ah ! Suis-moi veux tu ?… J' te suis, pas têtu', Sous les grands palétu … Viens sans sourciller, Allons gazouiller Sous les palétuviers Ah oui ! Sous les papa papa Sous les pa, les létu, Sous les palétuviers … Ah ! Je te veux sous les pa, Je te veux sous les lé, Les palétuviers roses … Aimons-nous sous les palé, Prends-moi sous les létu, Aimons-nous sous l'évier !… Ah ! L'amour me semble encor' T'échapper, cher trésor, Mais je veux tout oser Pour un p'tit, tout petit baiser ! Un vertige c'est exquis , Un baiser c'est exquis ! … Même un p'tit tout petit, Je crains d'être pour lui L'objet du mépris !… Non, le mépris, je t'en prie, Ce n'est pas dans mes prix, Car je suis pris, mignonne !… Ah! mon cœur est aux abois, Tu peux prendre ô mon roi, Mon corps au fond des bois … Ah ! Viens sous les pa … J'y vais de ce pas, Mais j'y vais pas à pas ! Ah ! Suis-moi veux tu ?… J' te suis, pas têtu', Sous les grands palétu … Viens sans sourciller, Allons gazouiller Sous les palétuviers Ah ! viens sous les pa ... Sous les papa papa Sous les palétuviers … Ah ! Je te veux sous les pa, Je te veux sous les lé, Les palétuviers roses … Aimons-nous sous les palé, Prends-moi sous les létu, Aimons-nous sous l'évier !… Si je comprends bien Tu me veux, mon chien Sous les grands palé… Tu viens !… ------------------ Alphonse Allais/Les templiers --------- En voilà un qu'était un type. Et un drôle de type ! Et d'attaque ! Vingt fois je l'ai vu, rien qu'en serrant son cheval entre ses cuisses arrêter tout l'escadron, net ! Il était brigadier à ce moment-là. Un peu rosse dans le service, mais charmant en ville. Ah ! Comment diable s’appelait-il ? Un sacré nom alsacien qui peut pas me revenir, comme Wurtz ou Schwartz... Oui, ça doit être ça, Schwartz. D'ailleurs, le nom ne fait rien à l'affaire. Il était natif de Neufbrisach, pas de Neufbrisach même, mais des environs. (C'est un récital et ça je ne le sais pas) Oh ! c'était un drôle de type, ce Schwartz ! Il faut que je vous raconte : Un dimanche - nous étions en garnison à Oran -, le matin, Schwartz me dit : « Qu’est-ce que nous allons faire aujourd’hui ? » Moi, je lui réponds : « Ce que tu veux, mon vieux Schwartz. » Alors nous tombons d’accord sur une partie de mer. Nous prenons un bateau, nous gagnons le large. Il faisait beau temps, un peu de vent, mais beau temps tout de même. Nous filions heureux, comme des dards, de voir disparaître à l’horizon la côte d’Afrique. Ça creuse, l’aviron ! Nom d’un chien, ah ! ah ! quel déjeuner ! Je me souviens notamment d'un certain jambonneau qui fut ratisssé jusqu’à l’indécence. Mais pendant ce temps-là, nous ne nous apercevions pas que la brise fraîchissait et que la mer commençait à clapoter d’une façon inquiétante. — Diable! dit Schwartz, il faudrait... Au fait, non, c’est pas Schwartz qu’il s’appelait. Il avait un nom plus long que ça, comme qui dirait Schwartzbach. Va pour Schwarzhach ! Schwartzbach me dit : « Il faudrait songer à rallier. » Mais je t’en fiche, de rallier ! Le vent soufflait en tempête. Nous voilà à la merci des flots. Nous gagnions le large avec une vitesse déplorable. Prêts à tout événement, nous avions oté nos bottes et notre veste. Le vent soufflait en tempête, la nuit faisait rage... la nuit tombait. Et puis l’obscurité arrive complètement. Il n’était près de minuit. Tout à coup, un craquement épouvantable. Nous venions de toucher terre. Où étions-nous ? Schwartzbach, ou plutôt Schwartzbacher, je me souviens maintenant, c’est Schwartzbacher ! Schwartzbacher, dis-je, qui connaissait sa géographie sur le bout du bi du doigt - Les Alsaciens sont très instruits -, me dit : — Nous sommes dans l’île de Rhodes, mon vieux. Est-ce que l’administration, entre nous, ne devrait pas mettre des plaques indicatrices sur toutes les îles de la Méditerranée? car c’est le diable pour s’y reconnaître quand on n’a pas l’habitude. II faisait noir comme dans un four. Trempés comme des soupes, nous grimpâmes les rochers de la falaise. Pas une lumière à l’horizon. C’était gai ! Et nous marchions dans les ajoncs maigres et dans les petits genêts piquants. Nous marchions sans savoir où, uniquement pour nous réchauffer. — Ah ! fit Schwartzbacher, j’aperçois une lueur, vois-tu, là-bas ? Je suivis la direction du doigt de Schwartzbacher, et effectivement une lueur brillait à l'horizon, mais très loin, une drôle de lueur. Alors nous reprîmes notre marche, en accélérant, et nous arrivâmes enfin. Sur des rochers se dressait un château d’aspect imposant, un haut château de pierre, où on n’avait pas l’air de rigoler tous les jours. Une des tours du château servait de chapelle et la lueur que nous avions aperçue n’était autre que l’éclairage sacré tamisé par les hauts vitraux gothiques. Des chants nous arrivaient, des chants graves et mâles, des chants qui vous mettaient le frisson dans le dos. — Entrons, fit Schwartzbacher, résolu. — Oui, mais par où ? — Cherchons une issue. À force de tourner autour du château, nous aperçûmes un petit mur que nous pûmes escalader. — Maintenant, à la cuisine, fit Schwartzbacher. Probablement qu’il n’y avait pas de cuisine dans l’immeuble parce qu'aucune odeur de fricot ne venait chatouiller nos narines. De temps en temps, une chauve-souris voletait et frôlait nos visages de sa sale peluche. Au détour d’un corridor, les chants que nous avions entendus, vinrent frapper nos oreilles de plus près. Nous devions nous trouver dans une grande pièce voisine de la chapelle. — Je vois ce que c’est, fit Schwartzbacher, - Non, Schwartzbachermann ! C'est sûr maintenant, c'est Schwartzbachermann qu'il s'appelait - nous sommes dans le château des Templiers. À peine avait-il terminé ces mots qu’une immense porte de fer s’ouvrit. Nous fûmes inondés de lumière. Des hommes étaient là, à genoux, quelques centaines, bardés de fer, casque en tête, et de haute stature. Ils se relevèrent avec un long tumulte de ferraille, se retournèrent et nous virent. Alors ils firent Sabre-main ! et se dirigèrent sur nous !. J’aurais bien voulu être ailleurs. Schwartzbachermann, sans se décontenancer retroussa ses manches, se mit en posture de défense et s’écria d’une voix forte : — Ah ! nom de Dieu ! messieurs les Templiers, quand bien même vous seriez mille... aussi vrai que je m’appelle Durand !... C'est ça ! C’est Durand qu’il s’appelait ! ------------ Aristide Bruant/À Saint-Lazare ------------ C'est de la prison que j' t'écris, Mon pauv' Polyte, Hier, ben, j' sais pas c' qui m'a pris, À la visite C'est des maladies qui s' voient pas Quand ça s' déclare, N'empêche qu'aujourd'hui j' suis dans l' tas… À Saint-Lazare ! Mais pendant c' temps-là, toi, vieux chien, Qué qu' tu vas faire ? Je peux t'envoyer rien de rien, C'est la misère Ici tout l' monde est décavé, La braise est rare Faut trois mois pour faire un linvé, À Saint-Lazare ! Vrai, d' te savoir comm' ça, sans l' sou, Je m' fais une bile ! T'es capab' de faire un sal' coup, J' suis pas tranquille. T'as trop d' fierté pour ramasser Des bouts d' cigare, Pendant tout l' temps que j' vas passer, À Saint-Lazare ! Va-t'en trouver la grand' Nana, Dis que j' la prie D' casquer pour moi, j'y rendrai ça À la sortie. Surtout n'y fais pas d' boniments, Pendant qu' je m' marre Et que j' bois des médicaments, À Saint-Lazare ! Et pis, mon p'tit loup, bois pas trop, Tu sais qu' t'es teigne, Et qu' quand t'as un p'tit coup d' sirop Tu fous la beigne; Si tu t' faisais coffrer, un soir, Dans une bagarre, Y a pus personne qui viendrait m' voir À Saint-Lazare ! J' finis ma lettre en t'embrassant, Adieu, mon homme Malgré qu' tu soy' pas caressant, Ah ! J' t'adore comme J'adorais l' bon Dieu comme papa, Quand j'étais p'tite Et que j'allais communier à Saint'-Marguerite. --------------------- Robert Brasillach/La mort en face -------------- Si j'en avais eu le loisir, j'aurais sans doute écrit le récit des journées que j'ai vécues dans le cellule des condamnés à mort de Fresnes. On dit que la mort ni le soleil ne se regardent en face. J'ai essayé pourtant. Je n'ai rien d'un stoïcien et c'est dur de s'arracher à ce qu'on aime. Mais j'ai essayé pourtant de ne pas laisser à ceux qui me voyaient ou pensaient à moi une image indigne. Les journées, les dernières surtout, ont été riches et pleines. Je n'avais plus beaucoup d'illusions, surtout depuis le jour où j'ai appris le rejet de mon pourvoi en cassation. J'ai achevé le petit travail sur Chénier que j'avais commencé, - Nul ne resterait donc pour attendrir l'histoire Sur tant de justes massacrés ! Pour consoler leurs fils, leurs veuves, leur mémoire ! Contre des brigands abhorrés Pour cracher sur leurs noms, pour chanter leur supplice Allons, étouffe tes clameurs Souffre, ô cœur gros de haine, affamé de justice. Toi, vertu, pleure si je meurs. (Chénier) J'ai aussi écrit quelques poèmes. Une de mes nuits a été mauvaise et, le matin, j'attendais. Mais les autres nuits, ensuite, j'ai dormi bien calmement. Les trois derniers soirs, j'ai relu le récit de la Passion, chaque soir, dans chacun des quatre Évangiles. Je priais beaucoup et c'est la prière, je le sais, qui me donnait un sommeil calme. Le matin, l'aumônier venait m'apporter la communion. Je pensais avec douceur à tous ceux que j'aimais, à tous ceux que j'avais rencontrés dans lm vie. Je pensais avec peine à leur peine. Mais j'essayais le plus possible d'accepter. ---------- Robert Brasillach/Chant pour André Chénier --------- Debout sur le lourd tombereau, À travers Paris surchauffé, Au front la pâleur des cachots, Au cœur le dernier chant d’Orphée Tu t’en allais vers l’échafaud, Ô mon frère au col dégrafé ! --------------- Robert Brasillach/Bijoux -------------- Je n'ai jamais eu de bijoux, Ni bagues ni chaîne au poignet, Ce sont choses mal vues chez nous ; Mais on m'a mis la chaîne aux pieds. On dit que ce n'est pas viril ; Les bijoux sont faits pour les filles ; Aujourd'hui comment se fait-il Qu'on m'ait mis la chaîne aux chevilles ? Il faut connaître toutes choses, Être curieux du nouveau ; Étrange est l'habit qu'on m'impose Et bizarre ce double anneau. Le mur est froid, la soupe est maigre Mais je marche, ma foi, très fier, Tout résonnant comme un roi nègre Paré de ses bijoux de fer. ----------- Robert Brasillach/Le testament d'un condamné --------- L'an trente-cinq de mes années Ainsi que Villon prisonnier, Comme Cervantès enchaîné Condamné comme André Chénier, Devant l'heure des Destinées Comme d'autres en d'autres temps Sur ces feuilles mal griffonnées Je commence mon testament En premier , je laisse mon âme À Dieu qui fut son créateur Ni sainte ni pure, je sais Seulement celle d'un pêcheur ; Puissent dire les saints français Qui sont ceux de la confiance Qu'il ne lui arriva jamais De pécher contre l'espérance Et puis je laisse mon amour Et mon enfance, avec mon cœur, Je laisse vraiment tout moi-même Ou, s'il existe, le meilleur À toi, à la première image Au sourire sur mon berceau À la tendresse et au courage À la féerie des jours si beaux Soleil même dans les sanglots Fierté aux temps les plus méchants Pour qui rien ne change à nouveau L'âge qu'a toujours ton enfant Quelques ombres, quelques visages Ont droit encore à quelques grains Finissons vite le partage Avant que vienne le destin Tous ceux-là qui, garçons ou filles Sont venus couper mon chemin Peuvent bien, dans la nuit qui brille Attendre avec moi le matin Pour eux tous j'avais les mains pleines Elles sont vides maintenant Des images les plus lointaines Du passé le plus émouvant Je ne garde pour emporter Au-delà des terres humaines Loin des plaisirs de mes étés Des amitiés qui furent miennes Que ce qu'on ne peut m'enlever L'amour et le goût de la terre Le nom de ceux dont je rêvais Au cœur de mes nuits de misère Les années de tous mes bonheurs La confiance de mes frères Et la pensée de mon honneur Et le visage de ma mère -------------- Robert Brasillach/Lazare -------------- Tout, quand vous voulez, Seigneur, est possible Le verrou se tire au seuil du cachot Le fusil s'abaisse au bord de la cible Les morts qu'on pleurait sortent du tombeau Compagnon de Dieu, Lazare, mon frère Viendrez-vous demain, viendrez-vous ce soir Ô vous né deux fois aux joies de la terre Patron à jamais des derniers espoirs ? Près du monument se tient invisible La petit fille aux yeux de matin Tout, quand vous voulez, Seigneur, est possible L'Enfant Espérance a joint les deux mains Je remets, Seigneur, aux plis de sa robe La peine des miens, l'étreinte du cœur Que l'enfant me rende, à l'heure de l'aube Le jour de la terre... ou sinon, d'ailleurs ----------- Robert Brasillach/ Chant pour André Chénier -------------- Et ceux que l'on mène au poteau Dans le matin glacé Au front la pâleur des cachots Au cœur le dernier chant d’Orphée Tu leur tends la main sans un mot Ô mon frère au col dégrafé ! -------------- Aragon/J'entends, j'entends ---------------- J’en ai tant vu qui s’en allèrent Ils ne demandaient que du feu Ils se contentaient de si peu Ils avaient si peu de colère J’entends leurs pas, j’entends leurs voix Qui disent des choses banales Comme on en lit sur le journal Comme on en dit le soir chez soi Ce qu’on fait de vous, hommes, femmes O pierre tendre tôt usée Et vos apparences brisées Vous regarder m’arrache l’âme Les choses vont comme elles vont De temps en temps la terre tremble Le malheur au malheur ressemble Il est profond, profond, profond Vous voudriez au ciel bleu croire Je le connais, ce sentiment J’y crois aussi moi par moments Comme l’alouette au miroir J’y crois parfois, je vous l’avoue À n’en pas croire mes oreilles Ah ! je suis bien votre pareil Ah ! je suis bien pareil à vous À vous comme les grains de sable Comme le sang toujours versé Comme les doigts toujours blessés Ah ! je suis bien votre semblable J’aurais tant voulu vous aider Vous qui semblez autres moi-même Mais les mots qu’au vent noir je sème Qui sait si vous les entendez Tout se perd et rien ne vous touche Ni mes paroles ni mes mains Et vous passez votre chemin Sans savoir que ce que dit ma bouche Votre enfer est pourtant le mien Nous vivons sous le même règne Et lorsque vous saignez je saigne Et je meurs dans vos mêmes liens Quelle heure est-il, quel temps fait-il ? J’aurais tant aimé cependant Gagner pour vous, pour moi perdant Avoir été peut-être utile C’est un rêve modeste et fou Il aurait mieux valu le taire Vous me mettrez avec en terre Comme une étoile au fond d’un trou -------------------- Apollinaire/L'adieu ---------------------- J’ai cueilli ce brin de bruyère L’automne est morte, souviens-t’en Nous ne nous verrons plus sur terre Odeur du temps, brin de bruyère Et souviens-toi que je t’attends ------------ Victor Hugo/Demain dès l'aube... --------------- Demain, dès l’aube, à l’heure où blanchit la campagne, Je partirai. Vois-tu, je sais que tu m’attends. J’irai par la forêt, j’irai par la montagne. Je ne puis demeurer loin de toi plus longtemps. Je marcherai les yeux fixés sur mes pensées, Sans rien voir au dehors, sans entendre aucun bruit, Seul, inconnu, le dos courbé, les mains croisées, Triste, et le jour pour moi sera comme la nuit. Je ne regarderai ni l’or du soir qui tombe, Ni les voiles au loin descendant vers Honfleur, Et quand j’arriverai, je mettrai sur ta tombe Un bouquet de houx vert et de bruyère en fleur. ----------- Pierre de Ronsard/Quand au temple nous serons... ----------- Quand au temple nous serons Agenouillés, nous ferons Les dévots selon la guise De ceux qui pour louer Dieu Humbles se courbent au lieu Le plus secret de l'église. Mais quand au lit nous serons Entrelacés, nous ferons Les lascifs selon la guise Des amants qui librement Pratiquent folâtrement Dans les draps cent mignardises. Pourquoi doncque, quand je veux Ou mordre tes beaux cheveux, Ou baiser ta bouche aimée, Ou toucher à ton beau sein, Contrefais-tu la nonnain Dedans un cloître enfermée ? Pour qui gardes-tu tes yeux Et ton sein délicieux, Ta bouche, ta lèvre jumelle ? En veux-tu baiser Pluton Là-bas, après que Charon T'aura mise en sa nacelle ? Ton teste n'aura plus de peau, Et ton visage si beau N'aura veines ni artères : Tu n'auras plus que les dents Telles qu'on les voit dedans Les têtes des cimetières. Doncque, tandis que tu vis, Change, maîtresse, d'avis, Et ne m'épargne ta bouche : Incontinent tu mourras, Lors tu te repentiras De m'avoir été farouche. Ah, je meurs ! Ah, baise-moi ! Ah, maîtresse, approche-toi ! Tu fuis comme faon qui tremble. Au moins souffre que ma main S'ébatte un peu dans ton sein, Ou plus bas, si bon te semble. --------------- Edmond Rostand/Le divan------------------ Quand on est couché sur le divan bas Près de la fenêtre, C’est délicieux, car on ne sait pas Où l’on peut bien être. Mollement couché, des coussins au dos, On goûte une joie : On ne voit plus rien entre les rideaux, Que le ciel de soie ! Ni sordide mur, ni toit Ni sommet d'arbre de décembre Mais on revoit tout Sitôt qu'on se met debout dans la chambre Dès qu’on est debout, on voit brusquement Tout ça reparaître. On s’étend : plus rien que du firmament Dans une fenêtre. C’est pourquoi, souvent, quand je me sens las De vulgaire vie, Pendant tout un jour, sur le divan bas, Je rêve et j’oublie. Et je n’aperçois que du bleu, du bleu, Du bleu dans la baie ; Le soleil y vient, une heure, au milieu, Faire sa flambée ; Ah ! ne pas bouger ! ne pas faire un pas Vers cette fenêtre ! Croire que la cour affreuse n’est pas Et ne peut pas être ! Ah ! dire au tableau : « Je ne te permets Que ce qui s’étoile ! » Se placer toujours pour ne voir jamais Le bas de la toile ! Ce serait trop beau ! — Ne pas lire tout. Choisir dans le livre ! — Mais on ne peut pas ! Sans être debout. On ne peut pas vivre ! Ce qu’il faut pouvoir, ce qu’il faut savoir. C’est garder son rêve ; C’est se faire un ciel qu’on puisse encor voir Lorsque l’on se lève ; C’est avoir des yeux qui, voyant le laid, Voient le beau quand même ; C’est pouvoir rester, parmi ce qu’on hait, Avec ce qu’on aime ! ----------------------- Charles Péguy/L'argent ------------ De mon temps tout le monde chantait. Dans tous les corps de métier on chantait. Dans ce temps-là on ne gagnait pour ainsi dire rien. Et pourtant il y avait dans les plus humbles maisons une sorte d'aisance dont on a perdu le souvenir. Au fond, on ne comptait pas. Et on n'avait pas à compter. On ne gagnait rien, on ne dépensait rien, et tout le monde vivait. On pouvait élever des enfants. Et on en élevait. Il y avait un honneur incroyable du travail, un honneur absolu comme c'est le propre d'un honneur. Tous ces honneurs convergeaient en cet honneur : Une décence et une finesse de langage, un respect du foyer , un sens du foyer, de tous les respects. D'ailleurs le foyer se confondait très souvent avec l'atelier et l'honneur du foyer et celui de l'atelier était le même. Tout était une élévation intérieure et une prière, toute la journée, le sommeil et la veille, le travail et le peu de repos, le lit et la table, la soupe et le bœuf, la maison et le jardin, la porte et la rue, la cour et le pas de porte, et les assiettes sur la table. Le travail était une prière et l'atelier un oratoire. Nous avons connu des ouvriers qui avaient envie de travailler. Ils se levaient le matin, et à quelle heure ! et ils chantaient à l'idée qu'ils partaient travailler. À onze heures, ils chantaient en allant à la soupe. Travailler était leur joie et la racine profonde de leur être, et la raison de leur être. Nous avons connu ce soin poussé jusqu'à la perfection, égal dans l'ensemble, égal dans le plus infime détail. Nous avons connu cette piété de l'ouvrage bien faite. J'ai vu toute mon enfance rempailler des chaises du même esprit et du même cœur et de la même main que ce même peuple avait taillé ses cathédrales. Il fallait qu'un bâton de chaise fût bien fait. Il ne fallait pas qu'il fût bien fait pour le salaire ou moyennant le salaire, il ne fallait pas qu'il fût bien fait pour le patron ni pour les connaisseurs ni pour les clients du patron. Il fallait qu'il fût bien fait lui-même en lui-même pour lui-même. Une tradition venue, montée du plus profond de la race. Un honneur voulait que ce bâton de chaise fût bien fait. Toute partie dans la chaise qui ne se voyait pas était exactement aussi parfaitement faite que ce qu'on voyait. C'est le principe même des cathédrales. ---------- Francis Jammes/De l'Angélus de l'aube à l'Angélus du soir --------- Mon Dieu, vous m'avez appelé parmi les hommes. Me voici. Je souffre et j’aime. J’ai parlé avec la voix que vous m’avez donnée. J'ai écrit avec les mots que vous avez enseignés à ma mère et à mon père qui me les ont transmis. Je passe sur la route comme un âne chargé dont rient les enfants et qui baisse la tête. Je m’en irai où vous voudrez, quand vous voudrez. --------------- Jacques Brel/Les vieux ----------------- Les vieux ne parlent plus ou alors seulement parfois du bout des yeux Même riches ils sont pauvres, ils n'ont plus d'illusions et n'ont qu'un cœur pour deux Chez eux, ça sent le thym, le propre, la lavande et le verbe d'antan Que l'on vive à Paris, on vit tous en province quand on vit trop longtemps Est-ce d'avoir trop ri que leur voix se lézarde quand ils parlent d'hier Et d'avoir trop pleuré que des larmes encore leur perlent aux paupières ? Et s'ils tremblent un peu est-ce de voir vieillir la pendule d'argent Qui ronronne au salon, qui dit oui qui dit non, qui dit : je vous attends ? Les vieux ne rêvent plus, leurs livres s'ensommeillent, leurs pianos sont fermés Le petit chat est mort, le muscat du dimanche ne les fait plus chanter Les vieux ne bougent plus, leurs gestes ont trop de rides, leur monde est trop petit Du lit à la fenêtre, puis du lit au fauteuil et puis du lit au lit Et s'ils sortent encore bras dessus, bras dessous, tout habillés de raide C'est pour suivre au soleil l'enterrement d'un plus vieux, l'enterrement d'une plus laide Et le temps d'un sanglot, oublier toute une heure la pendule d'argent Qui ronronne au salon, qui dit oui qui dit non, et puis qui les attend Les vieux ne meurent pas, ils s'endorment un jour et dorment trop longtemps Ils se tiennent la main, ils ont peur de se perdre et se perdent pourtant Et l'autre reste là, le meilleur ou le pire, le doux ou le sévère Cela n'importe pas, celui des deux qui reste se retrouve en enfer Vous le verrez peut-être, vous la verrez parfois en pluie et en chagrin Traverser le présent en s'excusant déjà de n'être pas plus loin Et puis fuir devant vous une dernière fois la pendule d'argent Qui ronronne au salon, qui dit oui qui dit non, qui leur dit : je t'attends Qui ronronne au salon, qui dit oui qui dit non et puis qui nous attend. ---------------------- Jules Romains/in Europe -------------- Pourtant j’écoute dans un arbre Un oiseau qui ne se tait pas. Il y a juste au pied de l’arbre Beaucoup de tombes serrées. Il les voit, il les voit sans doute, il les voit, Toutes blanches entre les feuilles. Mais il chante le même chant Que sur une meule,de blé... -------------------- Alfred de Musset/La nuit d'août ------------- Puisque l’oiseau des bois voltige et chante encore Sur la branche où ses œufs sont brisés dans le nid ; Puisque la fleur des champs entrouverte à l’aurore, Voyant sur la pelouse une autre fleur éclore, S’incline sans murmure et tombe avec la nuit; Puisqu’au fond des forêts, sous les toits de verdure, On entend le bois mort craquer dans le sentier, Et puisqu’en traversant l’immortelle nature, L’homme n’a su trouver de science qui dure, Que de marcher toujours et toujours oublier ; Puisque, jusqu’aux rochers, tout se change en poussière; Puisque tout meurt ce soir pour revivre demain ; Puisque c’est un engrais que le meurtre et la guerre ; Puisque sur une tombe on voit sortir de terre Le brin d’herbe sacré qui nous donne le pain ; Ô Muse, que m’importe ou la mort ou la vie ? J’aime, et je veux pâlir ; j’aime et je veux souffrir ; J’aime, et pour un baiser je donne mon génie ; J’aime, et je veux sentir sur ma joue amaigrie Ruisseler une source impossible à tarir. J’aime, et je veux chanter la joie et la paresse, Ma folle expérience et mes soucis d’un jour, Et je veux raconter et répéter sans cesse Qu’après avoir juré de vivre sans maîtresse, J’ai fait serment de vivre et de mourir d’amour. Dépouille devant tous l’orgueil qui te dévore, Cœur gonflé d’amertume et qui t’es cru fermé. Aime, et tu renaîtras ; fais-toi fleur pour éclore. Après avoir souffert, il faut souffrir encore ; Il faut aimer sans cesse, après avoir aimé ! -------------- ? -------------- (Final ! Attention !) Amour qui passe, amour qui passe Amour fragile .......?............ Amour d'un jour que l'heure efface Ô vieil amour qui fut si sourd En nous ...?.... nos larmes nous viennent Nous rend nos âmes meurtries à vie Souffrir d'amour a tant de charme qu'on souffre plus une fois guéri Souffrir d'amour a tant de charme qu'on souffre plus une fois guéri |
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