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Titre :Poétique Sarlat, jardin des enfeus 1977
Fichier audio :
Photo(s) :
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Support d'enregistrement :Cassette audio
Format :Cassette audio
Lieu d'enregistrement :Sarlat-la-Canéda
Marque de fabrique, label :Cassette audio
Date de l'enregistrement :1977
Vitesse (tours/minute) :4,75cm-seconde
Matériel employé au transfert :Sony TC-D5M=>Tascam HD-P4
Date du transfert :12-03-2025
Commentaires :Texte du contenu ci-joint. Cassette apportée par Agnès Unterberger
Texte du contenu :Poétique Sarlat, jardin des enfeus 1977 (2e partie)


---------- Théodore de Banville/Le saut du tremplin -------

[Clown admirable, en vérité !]
Je crois que la postérité,
Dont sans cesse l'horizon bouge,
Le reverra, sa plaie au flanc,
Il était barbouillé de blanc,
De jaune, de vert et de rouge.

Même jusqu'à Madagascar
Son nom était parvenu, car
C'était selon tous les principes
Qu'après les cercles de papier,
Sans jamais les estropier
Il traversait le rond des pipes.

De la pesanteur affranchi,
Sans y voir clair il eût franchi
Les escaliers de Piranèse
La lumière qui le frappait
Faisait resplendir son toupet
Comme un brasier dans la fournaise.

Il s'élevait à des hauteurs
Telles qur les autres sauteurs
Se consumaient en luttes vaines.
Ils le trouvaient décourageant,
Et murmuraient « Quel vif-argent
Ce démon a-t-il dans les veines? »

Tout le peuple criait « Bravo ! »
Mais lui, par un effort nouveau,
Semblait raidir sa jambé nue
Et, sans que l'on sût avec qui,
Cet émule de la Saqui
Parlait bas en langue inconnue

C'était avec son cher tremplin.
Il lui disait : Théâtre, plein
D'inspiration fantastique,
Tremplin qui tressailles d'émoi
Quand je prends un élan, fais-moi
Bondir plus haut, planche élastique

Frêle machine aux reins puissants,
Fais-moi bondir, moi qui me sens
Plus agile que les panthères,
Si haut que ne puisse voir,
Avec leur cruel habit noir,
Ces épiciers et ces notaires !

Par quelque prodige pompeux,
Fais-moi monter, si tu le peux,
Jusqu'à ces sommets, où, sans règles,
Embrouillant les cheveux vermeils
Des planètes et des soleils,
Se croisent la foudre et les aigles.

Plus haut encor, jusqu'au ciel pur !
Jusqu'à ce lapis dont l'azur
Couvre notre prison mouvante
Jusqu'à ces rouges Orients
Où marchent des dieux flamboyants,
Fous de colère et d'épouvante.

Plus loin plus haut ! Je vois encor
Des boursiers à lunettes d'or,
Des critiques, des demoiselles
Et des réalistes en feu.
Plus loin ! plus haut ! de l'air ! du bleu !
Des ailes ! des ailes ! des ailes !

Enfin, de son vil échafaud
Le clown sauta si haut, si haut
Qu'il creva le plafond de toiles
Au son du cor et du tambour,
El, le cœur dévoré d'amour,
Alla rouler dans les étoiles.

----------------------- Charles Baudelaire/L'étranger --------------

— Qui aimes-tu le mieux, homme énigmatique, dis ? ton père, ta mère, ta sœur, ou ton frère ?
— Je n'ai ni père, ni mère, ni sœur, ni frère.
— Tes amis ?
— Vous vous servez là d'une parole dont le sens m'est demeuré jusqu'à ce jour inconnu.
— Ta patrie ?
— J'ignore sous quelle latitude elle est située.
— La beauté ?
— Je l'aimerais volontiers, déesse et immortelle.
— L'or ?
— Je le hais comme vous haïssez Dieu.
— Eh ! qu'aimes-tu donc, extraordinaire étranger ?
— J'aime les nuages, les nuages qui passent là-bas, là-bas, les merveilleux nuages !

------ Jules Laforgue/Locutions des Pierrots XVI in L'imitation de Notre-Dame la Lune ------------

Je ne suis qu'un rêveur lunaire
Qui fait des bonds dans les bassins
Et cela sans autre dessein
Que devenir un légendaire

Retroussant d'un air de défi
Mes manches de mandarin pâle
J'arrondis ma bouche et j'exhale
Des conseils doux de crucifix

Ah oui ! devenir légendaire
Au seuil des siècles charlatans !
Mais où sont les Lunes d'antan ?
Et que Dieu n'est-il à refaire ?


------------------- ? ---------------

Do, do, Jésus do
Jésus dormira bientôt
Chante Marie au fond des cieux
Jésus ne ferme pas les yeux
- Ô ma mère, ma mère la Vierge
C'est à cause de tous ces cierges
- Mon fils, on ne peut les souffler
Les chrétiens nous les ont payés
Si j'éteignais claire lumière
Voudraient-ils adorer ton Père ?
- Maman, je veux comme autrefois devenir grand
- Pour être roi ?
- Oui, oui, pour mourir sur la croix et porter couronne d'épines
Do, do, Jésus do
Notre voisine Marthe m'a dit hier que ton Père l'autre matin ...?.... que si tu reviens du Calvaire, tu ne ressusciterais pas
Do, do, Jésus do
Jésus dormira bientôt

-------------------- Marie Noël/Le Noël de l'Avent ou Chant de la Vierge --------------

Je me hâte, je prépare, car nous entrons en Avent.
Je me hâte, je prépare le trousseau de mon Enfant.

J’ai fait de beaux points d’épine pour son petit bonnet rond ;
Nous avons tressé l’épine en couronne pour son front.

J’ai là des drapeaux de toile pour l’emmailloter au sec ;
Nous avons un drap de toile pour l’ensevelir avec.

Un manteau de laine rouge pour qu'il ait bien chaud dehors ;
Une robe de sang rouge pour lui couvrir tout le corps

Pour ses mains, ses pieds si tendres, des gants, des petits chaussons ;
Pour ses mains, ses pieds si tendres, quatre clous, quatre poinçons

La plus douce des éponges pour laver son corps si pur ;
La plus dire des éponges pour l'abreuver de vin sûr

La cuiller qui tourne, tourne dans sa soupe sur le feu ;
La lance qui tourne, tourne dans son cœur, un rude épieu

Et, pour lui donner à boire, le lait tiède de mon sein ;
Et, pour lui donner à boire, le fiel prêt pour l’assassin.

Au bout de l’Avent nous sommes, tout est prêt, Il peut venir ;
Tout est prêt, tu peux venir, ô Jésus, sauver les hommes.


-------------------- Jehan Rictus/Le Revenant -----------------------------

Des fois je m’dis, lorsque j’charrie
À douète… à gauche et sans savoir
Ma pauv’bidoche en mal d’espoir,
Quand j’vois qu’j’ai pas l’droit d’m’asseoir
Ou d’roupiller dessus l’trottoir
Ou l’macadam de ma Patrie,
Je m’dis : — Tout d’même, si qu’y r’viendrait !
Qui ça ?… Ben quoi ! Vous savez bien,
Eul’l’trimardeur galiléen,
L’Rouquin au cœur pus grand qu’la Vie !
De quoi ? Ben, c’lui qui tout lardon
N’se les roula pas dans d’beaux langes
À caus’que son double daron
Était si tell’ment purotain
Qu’y dut l’fair’pondr’su’du crottin
Comm’ça à la dure, à la fraîche,
À preuv’que la paill’de sa crèche
Navigua dans d'la bouse de vache.
Si qu’y r’viendrait, l’Agneau sans tache ;
Si qu’y r’viendrait, l’Bâtard de l’Ange ?
C’lui qui pus tard s’fit accrocher
À trent’-trois berg’s, en plein’jeunesse
(Mêm’qu’il est pas cor dépendu !),
Histoir’de rach’ter ses frangins
Qui euss’ l’ont vendu et r’vendu ;
Car tout l’monde en a tiré d’l’or
D’pis Judas jusqu’à Grandmachin !
Ben, l’gas qu’en a fait du joli
Et qui pour les muffs de son temps
N’tait pas toujours des pus polis !
Car y disait à ses Apôtres :
— Aimez-vous ben les uns les autres,
Faut tous êt’copains su’la Terre,
Faudrait voir à c’qu’y gn’ait pus d’guerres
Et voir à pus s’buter dans l’nez,
Autrement vous s’rez tous damnés.
Si qu’y r’viendrait, si qu’y r’viendrait !
Ji… en sans façons,
L’modèl’des méniss’s économes,
Lui qui gavait pus d’cinq mille hommes
N’avec trois pains et sept poissons.
Si qu’y r’viendrait juste ed’not’temps
Quoi donc qu’y s’mettrait dans l’battant !
Ah ! lui, dont à présent on s’fout
(Surtout les ceuss qui dis’nt qu’ils l’aiment).
P’têt’ben qu’y n’aurait qu’du dégoût
Pour c’qu’a produit son sacrifice,
Et qu’cette fois-ci en bonn’justice
L’aurait envie d’nous fout’des coups !
Si qu’y r’viendrait… si qu’y r’viendrait
Quéqu’jour comm’ça sans crier gare,
En douce, en pénars, en mariolle,
De Montsouris à Batignolles,
Nom d’un nom ! Qué coup d’Trafalgar !
Devant cett’figur’d’honnête homme
Quoi y diraient nos négociants ?
(Lui qui bûchait su’les marchands)
J’en ai l’frisson rien qu’d’y penser.
Si pourtant y r’viendrait, Jésus,
Lui, et sa gueul’de Désolé !
Ben ! moi… hier, j’l’ai rencontré
Après menuit, au coin d’eun’rue,
Incognito comm’ des passants
Des tifs d’argent dans sa perruque
Et pour un Guieu qui s’paye eun’fugue
Y n’était pas resplendissant !
Il n’est v’nu su’moi et j’y ai dit :
— Bonsoir… Comment ? te v’là ?
Comme on s’rencontr’… n’en v’là d’eun’chance !
Ben, tu m’épat’s… t’es sorti d’ta Croix ?
Ah ! ben, ça n’a pas dû êt’ bien facile…
Eh ben, tu vois, malgré l’froid,
Malgré que j’soye sans domicile,
J’suis bien content d’fair’ta connaissance
— C’est vraiment toi… gn’a pas d’erreur !
Bon sang d’bon sang… n’en v’là d’eun’tuile !
Qué chahut d’main dans Paris !
Oh ! là là, qué bouzin d’voleurs :
Les jornaux vont s’vend’par cent mille !
— Eud’mandez : « Le R’tour d’Jésus-Christ ! »
— Faut voir : « L’Arrivée du Sauveur ! ! ! »
Rappliquez chaud ! Gn’a l’fils de Dieu
Qui vient d’déringoler des cieux
Et qui comme aut’fois est sans pieu,
Quoi, su’l’pavé… sans feu ni lieu
Comm’nous les muffs, comm’vous les grues ! ! !
— (Chut ! fermons ça… v’là les agents !)
T’entends leur pas… intelligent ?
Y s’charg’raient d’nous trouver eun’turne.
(Viens par ici… pet ! crucifié.)
Tu sais… faurait pas nous y fier.
Déjà dans l’squar’des Oliviers,
T'as fait du tapag’nocturne ;
— Aujord’hui… ça s’rait l’mêm’tabac,
Autrement dit, la même histoire,
J’te crois pus l’estomac
De r’subir la scèn’du Prétoire !
— Viens ! que j’te r’garde… comm’t’es blanc.
Tu guerlott’s, tu dis rien… tu trembles.
(T’as pas bouffé, sûr… ni dormi !)
Pauv’vieux, va… si qu’on s’rait amis
Veux-tu qu’on s’assoye su’un banc,
Ou veux-tu qu’on balade ensemble…
Ah ! comm’t’es pâle… ah ! comm’t’es blanc,
T’as toujours ton coup d’lingue au flanc ?
De quoi… a saign’nt encor tes plaies ?
Et tes mains…oh ! tes pauv’s mains trouées
Qui c’est qui les a déclouées ?
Et tes pauv’s pieds nus su’l’bitume,
Tes pieds à jour… percés au fer,
Tes pieds troués font courant d’air,
Et tu vas chopper un bon rhume !
Quéqu’tu viens fair’? T’es pas marteau ?
D’où c’est qu’tu viens ? D’en bas, d’en haut ?
Quelle est la rout’que t’as suivie ?
Es-tu v’nu chercher du travail ?
(Ben… t’as pas d’vein’, mon vieux, parce qu'en c’moment,
Rien n’marche dans l’bâtiment) ;
Pisqu’y gn’a pus personn’qui t’aime
Et que te v’là comme abandonné
L' cul sur ta Maison ruinée,
Prends-moi ton cœur désordonné
Lui qui n’a su que pardonner,
Tremp’-le dans la boue et dans l’sang
Et dans ton poing qu’y d’vienne eun’fronde
Et fous-le su’la gueule au monde
Y t’en s’ra p’têt’reconnaissant !
(T’en as déjà donné l’exemple
Mais d’puis… l’a passé d’l’eau sous l’pont)
Faut rester l’gas au coup d’tampon
Qui boxait les marchands du Temple !
Ou ben alorss si tu peux pas,
Si tu n’as pus rien dans les moelles,
Remont’là-haut ! Va dire au Père,
À çui qui t’a envoyé,
Quéqu’chos’qu’aurait l’air d’eun’prière
Qui s’rait d’not’temps, hein ! crucifié.
Notre dab qu’on dit aux cieux,
(C’est y qu’on pourrait pas s’entendre !)
Notre daron qui êt’s si loin
Si aveug’, si sourd et si vieux,
(C’est y qu’on pourrait pas s’entendre !)
Que Notre effort soit sanctifié,
Que Notre Règne arrive
À Nous les Pauvr’s d’pis si longtemps,
(C’est y qu’on pourrait pas s’entendre !)
Que Notre volonté soit faite
Car on vourait le Monde en fête,
D’la vraie Justice et d’la Bonté,
(C’est y qu’on pourrait pas s’entendre !)
Donnez-nous tous les jours le brich’ton régulier
(Autrement nous tâch’rons d’le prendre) ;
(C’est y qu’on pourrait pas s’entendre !)
Fait’s qu’un gas qui meurt de misère
Soye pus qu’un cas très singulier.
(C’est y qu’on pourrait pas s’entendre !)
Donnez-nous l’poil et la fierté
Et l’estomac d nous défendre,
(Des fois qu’on pourrait pas s’entendre !)
Pardonnez-nous les offenses
Que l’on nous fait et qu’on laiss’faire
Et ne nous laissez pas succomber à la tentation
D' nous endormir dans la misère
Et délivrez-nous d' la douleur
(Ainsi soit-il !)
Et Jésus-Christ s’en est allé
Sans un mot qui pût m’consoler,
Avec eun’gueul’si retournée
Et des mirett’s si désolées
Que j’m’en souviendrai tout’ma vie.
Et à c’moment-là, le jour vint
Et j’m’aperçus que l’Homm’Divin..
C’était moi, que j’m’étais collé
D’vant l’miroitant d’un marchand d’vins !
On perd son temps à s’engueuler…

--------------- Aristide Bruant/Rose Blanche (Rue Saint-Vincent) ---------------

Alle avait, sous sa toque ed’martre
Sur la butte Montmartre
Un p’tit air innocent
On l’appelait Rose, alle était belle
A sentait bon la fleur nouvelle
Rue Saint-Vincent

On n’avait pas connu son père
A n’avait plus d’mère
Et depuis mil neuf cent
A d’meurait chez sa vieille aïeule
Où qu’a s’élevait, comme ça, toute seule
Rue Saint-Vincent

A travaillait déjà pour vivre
Et les soirs de givre
Sous l’froid noir et glaçant
Son p’tit fichu sur les épaules
A rentrait, par la rue des Saules
Rue Saint-Vincent

A voyait, dans les nuits d’gelée
La nappe étoilée
Et la lune en croissant
Qui brillait, blanche et fatidique
Sur la p’tite croix d’la basilique
Rue Saint-Vincent

L’été, par les chauds crépuscules
A rencontrait Jules
Qu’était si caressant
Qu’a restait la soirée entière
Avec lui, près du vieux cimetière
Rue Saint-Vincent.

Mais le p’tit Jules était d’la tierce
Qui soutient la gerce
Aussi, l’adolescent
Voyant qu’a marchait pas au pantre
D’un coup d’surin lui troua l’ventre
Rue Saint-Vincent

Quand ils l’ont couchée su' la planche
Alle était toute blanche
Même qu’en l’ensevelissant
Les croque-morts disaient qu’la pauv’ gosse
Était claquée l’jour de sa noce
Rue Saint-Vincent

Alle avait, sous sa toque ed’martre
Sur la butte Montmartre
Un p’tit air innocent
On l’appelait Rose, alle était belle
A sentait bon la fleur nouvelle
Rue Saint-Vincent

---------------------------- Jean Sarment/Dans un bar ---------------

Elle avait une robe pâle
Et couleur crevette expirée.
Elle aspirait, dans une paille,
Le suc des alcools concentrés.

Elle était petite et menue,
Et si frêle au premier abord,
Qu’on ne l’imaginait pas nue
— Ou alors, un si petit corps

Si maigre et frêle, et sans défense,
Elle appelait cette pitié
Qu’on garde aux visages d'innocence, [V.O. Qu'on garde aux images d'enfance]
Ses petits traits émaciés [V.O. Son frais visage émacié]
Faisant figure d’innocence.

Et pourtant, l’œil n’était pas bon,
Le nez froidement découpé...
...J’imaginais quelque gazon
Où elle eût joué à la poupée.

J’imaginais un amour blanc,
Des gestes doux et consolants
Pour son cœur gros. J’imaginais...
Tout le contraire strictement
De ce que — pâle — elle attendait.

On n’osait l’imaginer nue,
On n’osait songer à l’étreinte.
L’étreinte elle l’avait connue
Sans plaisir comme sans contrainte.

Elle connaissait bien ce corps
Fait pour l’amour sans dévotion.
Avec beaucoup de précision
Elle en savait tous les ressorts.

Elle attendait... vous... l’autre... ou moi..
Et son méchant regard tranquille
Disait nettement : « Imbécile,
Te crois-tu donc plus fort que moi ? »

------------- Marcel Aymé/La Chabraque -----------

Une blonde malabar, les yeux durs
J' peux pas mieux dire la découpure
En plus de son accent polaque
Qu'avait Marika la Chabraque
Elle logeait rue du Pont-aux-Choux
Sous les toits avec un chien-loup
Qui lui avait léché les mains
Un soir dans la rue Porte-Foin

La Chabraque, la Chabraque
Qu'avait d' la défense et d' l'attaque
La Chabraque, la Chabraque
Qu'avait un chien fou, un chien-loup

Des années elle est restée sage
Elle supportait pas l' badinage
Ni des paumés ni des richards
J' l'ai vue sonner à coups d' riflard
Un grossium du Carreau du Temple
Qu'en pinçait pour ses vingt printemples
Et puis au square elle s'est toquée
D'un minable qui la reluquait

La Chabraque, la Chabraque
Qu'avait d' la défense et d' l'attaque
La Chabraque, la Chabraque
Qu'avait un chien fou, un chien-loup

Il est venu rue du Pont-aux-Choux
Ça pouvait pas plaire au chien-loup
Tout de suite il a montré les dents
Et quand il a vu l' soupirant
Serrer contre lui la Chabraque
Il lui a sauté au colback
Tellement la bête a mordu fort
V'là l' minable saigné à mort

La Chabraque, la Chabraque
Qu'avait d' la défense et d' l'attaque
La Chabraque, la Chabraque
Qu'avait un chien fou, un chien-loup
Deux hirondelles qui pédalaient
Le long du Boulevard Beaumarchais
Sur le coup d' trois heures du matin
Ont croisé une fille et un chien
Une grande blonde qu'avait l'air pressé
Le chien la suivait tête baissée
Dans la brume ils se sont perdus
Et la Chabraque, on l'a plus r'vue

La Chabraque, la Chabraque
Qu'avait d' la défense et d' l'attaque
La Chabraque, la Chabraque
Qu'avait un chien fou, un chien-loup

------------------- Jules Supervielle/Le regret de la Terre ----------

Un jour quand nous dirons : « C'était le temps du Soleil,.
Vous souvenez-vous, il éclairait la moindre ramille,
Et aussi bien la femme âgée que la jeune fille étonnée,
Il savait donner leur couleur aux objets dès qu'il se posait,
Il suivait le cheval coureur et s'arrêtait avec lui.
C'était le temps inoubliable où nous étions sur la Terre
Où cela faisait du bruit de faire tomber quelque chose.
Nous regardions alentour avec nos yeux connaisseurs,
Nos oreilles accueillaient toutes les nuances de l'air
Et lorsque le pas de l'ami s'avançait, nous le savions,
Nous ramassions aussi bien une fleur qu'un caillou poli,
Le temps où nous ne pouvions attraper la fumée.
Ah ! c'est tout ce que nos mains sauraient saisir maintenant.

-------------- Francis Carco/Le doux caboulot -------------

Le doux caboulot
Fleuri sous les branches
Est tous les dimanches
Plein de populo.

La servante est brune,
Que de gens heureux
Chacun sa chacune,
L'une et l'un font deux.

Amoureux épris
Du culte d'eux-mêmes.
Ah ! sûr que l'on s'aime,
Et que l'on est gris.

Ça durera bien
Le temps nécessaire
Pour que Jeanne et Pierre
Ne regrettent rien.

------------ Jules Laforgue/Notre petite compagne -------------

Si mon air vous dit quelque chose,
Vous auriez tort de vous gêner ;
Je ne la fais pas à la pose ;
Je suis la Femme ; on me connaît.

Bandeaux plats ou crinière folle,
Dites ? Quel Front vous rendrait fou ?
J'ai l'art de toutes les écoles,
J'ai des âmes pour tous les goûts.

Cueillez la fleur de mes visages,
Buvez ma bouche et non ma voix,
Et n'en cherchez pas davantage…
Nul n'y vit clair ; pas même moi.

Nos armes ne sont pas égales,
Pour que je vous tende la main,
Vous n'êtes que de naïfs mâles,
Je suis l'Éternel Féminin !

Mon But se perd dans les Étoiles !
C'est moi qui suis la Grande Isis !
Nul ne m'a retroussé mon voile
Ne songez qu'à mes oasis…

Si mon air vous dit quelque chose,
Vous auriez tort de vous gêner ;
Je ne la fais pas à la pose ;
Je suis la Femme ; on me connaît.

---------- Abbé Gabriel-Charles de Lattaignant /Le mot et la chose ----------

Madame, quel est votre mot
Et sur le mot et sur la chose ?
On vous a dit souvent le mot
On vous a fait souvent la chose
Ainsi de la chose et du mot
Vous pouvez dire quelque chose
Et je gagerai que le mot
Vous plaît beaucoup moins que la chose

Pour moi, voici quel est mon mot
Et sur le mot et sur la chose
J'avouerai que j'aime le mot
J'avouerai que j'aime la chose
Mais c'est la chose avec le mot
Et c'est le mot avec la chose
Autrement la chose et le mot
À mes yeux seraient peu de chose

Je crois même, en faveur du mot
Pouvoir ajouter quelque chose
Une chose qui donne au mot
Tout l'avantage sur la chose
C'est qu'on peut dire encore le mot
Alors qu'on ne peut plus la chose
Et si peu que vaille le mot
Mon Dieu, c'est toujours quelque chose

De là je conclus que le mot
..?.. que la chose
Qu'il ne faut ajouter un mot
Autant que l'on peut quelque chose
Et que pour le temps où le mot
Viendra seul, hélas ! sans la chose
Il faut se réserver le mot
Pour se consoler de la chose

Pour vous, je crois qu'avec le mot
Vous voyez toujours autre chose
Vous dites si gaîment le mot
Vous méritez si bien la chose
Que pour vous la chose et le mot
Doivent être la même chose
Et vous n'avez pas dit le mot
Qu'on est déjà prêt à la chose

Mais quand je vous dis que le mot
Vaut pour moi bien plus que la chose
Vous devez me croire à ce mot
Bien peu connaisseur en la chose
Eh bien voici mon dernier mot
Et sur le mot et sur la chose
Madame, passez-moi le mot
Et je vous passerai la chose

----------------- Paul Géraldy/Dualisme -----------

Chérie, explique-moi pourquoi
Tu dis : « MON piano, MES roses »,
et : « TES livres, TON chien »... pourquoi
Je t'entends déclarer parfois :
« c'est avec MON argent à MOI
Que je veux acheter ces choses. »
Ce qui m'appartient t'appartient !
Pourquoi ces mots qui nous opposent
Le tien, le mien, le mien, le tien ?
Si tu m'aimais tout à fait bien,
Tu dirais « LES livres, LE chien »
Et « NOS roses ».

-------------- Paul Géraldy/Aveu -------------

Je sais bien qu'irritable, exigeant et morose,
Insatisfait et jaloux, malheureux pour un mot
Je te cherche souvent des querelles sans cause
Si je t'aime si mal, c'est que je t'aime trop
Je te poursuis, je te tourmente, je te gronde
Tu serais plus heureuse et mieux aimée aussi
Si tu n'étais pour moi tout ce qui compte au monde
Et si ce pauvre amour n'était mon seul souci

------------- Apollinaire/Rosemonde --------
Je connais gens de toute sorte
Ils n'égalent pas leurs destins

----------------- ? -----------------

Dans Paris bleu sous la lune, un soir de juin
Elle marchait en somnambule, les yeux lointains
Mais ni Paris bleu ni la lune n'existaient pour elle ce soir-là
Chagrin d’amour ou peur de vivre, elle avait seize ans
Lui, il passait en solitaire, le gros Lulu
Un peu rond et la cinquantaine, peut-être un peu plus
Il serait passé sans rien dire mais quelque chose l'arrêta
Ce désespoir à la dérive, il l'aborda
Devant son air triste il parla, des mots gentils
Elle ne l'écouta même pas mais le suivit
Elle aurait bien suivi le diable, alors pourquoi pas celui-là ?
Elle lui trouva l'air d'un bon diable, il l'emmena
L'avait une maison de riche, le gros Lulu
Il y amena cette biche aux yeux perdus
Elle ne lui conta pas sa vie, il ne la lui demanda pas
Mais comme on fait pour une reine, il l'installa
Pour la guérir il l'entoura de mille soins
Il cueillit les plus belles roses de son jardin
Pour lui redonner le sourire il devint poète et ami
Il inventa des tours de pitre, elle sourit
Mais les bourgeoises et les duchesses, les relations
À leur façon chuchotèrent dans les salons
Elles avaient beau dire et médire, le gros Lulu
Il savait bien que même en rêve il ne posa jamais la main
Jamais la main sur sa princesse qu'avait seize ans
Mais ceux qu'étaient un peu plus sages ou moins méchants
Se demandaient qu'est-ce qui brille chez l' gros Lulu transformé
Et qu'est-ce qui lie donc cette fille à ce sanglier
À seize ans, les désespoirs passent et simplement
Elle le quitta sans un mot d' remerciement
Lui ne la crut pas ingrate, les mots ça sert peu, voyez-vous
Dans un sourire il se disait : Et voilà tout
Il y perdait comme sa vie, le gros Lulu
Mais c'est après son départ qu'il s'en aperçut
Elle, elle y gagna une chose comme un talisman et bien plus
Pouvoir penser, quand tout est moche, au gros Lulu

---------------- Paul Géraldy/ Méditation ----------------

On s'aime d'abord par hasard
Par jeu, par curiosité
Pour avoir dans un regard
Lu des possibilités
Puis comme au fond de soi-même
On s'aime beaucoup
Si quelqu'un vous aime, on l'aime
Par conformité de goût
On se rend grâce, on s'invite à partager
Des petits maux
On prend l'habitude vite d'échanger
De petits mots
Quand on a beaucoup dit les mêmes
On les redit sans y penser
Et alors, ma foi, on aime
Parce qu'on a commencé

------------- Alphonse Allais/Abus de pouvoir ---------------

Lorsque je fus parvenu à l'âge où les jeunes hommes choisissent la carrière, j'hésitai longuement entre la chapellerie et l'état ecclésiastique. J'aurais bien voulu me faire prêtre, rapport à la confession mais pour des motifs qu'on trouvera développés dans un petit opuscule récemment paru chez Gauthier village, la chapellerie ne laissait pas que de me taper violemment dans l’œil. Si violemment, qu’en fin de compte, j’optai pour cette profession. La vieille tante qui m’a élevé s’informa d’une bonne maison où je pusse sucer le meilleur lait des premiers principes, et, à quelques jours de là, j’entrais, en qualité de jeune commis, chez Messieurs Pinaud et Amour, rue Richelieu. La maison Pinaud et Amour se composait, à cette époque, comme l'indique son nom, d’un nommé Pinaud et d’un nommé Amour. Mes deux nouveaux patrons me prirent tout de suite en amitié. Le fait est que j’avais tout pour moi : physique avantageux, manières affables, vive intelligence des affaires, de la conversation, vives ripostes, et, ce qui ne gâte rien, une probité relative ou à peu près. Avec ça, musicien, doué d’une voix de mezzo-soprano au charme irrésistible. N oublions pas, puisque nous sommes sur le chapitre, et bien que la chose n'ait qu’un intérêt indirect, ma peu commune aptitude aux sciences physiques et naturelles. Bref, mes deux nouveaux patrons semblaient enchantés et me traitaient avec une foule d’égards. Bref, tout marchait comme sur Déroulède, quand arriva le 14 juillet. Je ne sais si vous l’avez remarqué, mais, le 14 juillet, il y a beaucoup de petits bals publics installés sur les places et les carrefours dans Paris. Je dis des petits bals publics, je ne sais pas pourquoi, car il y en a aussi des grands, ce qui était le cas précisément de celui qui s’accomplissait, cette année-là, place de la Bourse. Le magasin ferma à midi et les patrons donnèrent congé à leurs employés. Tudieu ! messeigneurs, quel entrain, quelle vaillance ! Oh ! les tailles qui s’abandonnent entre les bras d’acier ! Les tendres aveux murmurés entre gens qui ne se connaissaient pas le matin ! 14 Juillet ! Sois à jamais bénie, date sacrée, car tu fais gagner joliment du temps aux amoureux et même aux autres. Je me souviendrai longtemps que ce fut ce jour-là que je connus les deux premiers journalistes de ma vie. Il s’agit de monsieur Mermeix, rédacteur au Gaulois, et de monsieur Meyer-Lévy (Israélite, je crois). Mais cette jolie fête faillit être gâtée par un accident regrettable : un jeune garçon voulant attraper les cymbales des musiciens se hissa sur l’estrade mais le pied lui manqua, voilà notre bonhomme par terre. Malheureusement, les cymbales glissèrent également et firent au jeune imprudent une assez forte bosse au front. Pendant qu’on l’emportait chez un pharmacien, une jeune fille me demanda : — Qu’y a-t-il donc ? — Oh ! rien, fis-je. Et, parodiant le vers bien connu de notre grand poète national, j’ajoutai plaisamment : L’enfant avait reçu des cymbales sur la tête. Du tic au tac et sans s'émouvoir, la jeune fille répondit sur le même ton que moi : Il aimait trop les cymbales, c’est ce qui l’a tué. J’admirai tant d’esprit et de sang-froid chez une frêle jeune fille (elle était très frêle) et lui vouai sur l’heure la plus ardente des flammes. Mais vous verrez par la suite que mes relations avec la frêle jeune fille demeurèrent des moins effectives. La frêle jeune fille (ai-je dit qu'elle était frêle ?) s’appelait Prudence. Elle ne mit aucune mauvaise grâce à déclarer qu’elle me trouvait assez conforme à son genre d’idéal, et nous voilà les meilleurs amis du monde. Fort avant dans la nuit et après avoir dansé, tels des perdus, je reconduisais Prudence chez sa maman. Mais elle avait mon adresse, et mille fois par jour, elle passait et repassait devant mon magasin. Et moi, je me sentais bien content, bien content. Le dimanche suivant, c’était convenu, Prudence devait couronner ma flamme. Mais le fameux dimanche suivant, au moment où j’allais sortir, après avoir mis ma plus belle cravate, mon second patron, monsieur Amour, me demanda : — Où allez-vous, Émile ? — Mais... je sors. — Non, vous ne sortirez pas. — Si, je sortirai ! — Non, vous ne sortirez pas. Il y a de l'ouvrage — Si, je sortirai ! Et monsieur Amour m’empoigna et me fit rentrer dans l’arrière- boutique. Et comme à cette époque je n’avais pas encore acquis cette prodigieuse robustesse qui a fait de moi la terreur de Clichy-Levallois, je me débattis, mais vainement. Monsieur Amour me tenait d’une poigne de fer. Pendant ce temps-là, Prudence filait avec Dieu sait qui car on ne l'a jamais revue. Amour, amour, quand tu nous tiens, on peut bien dire : Adieu, Prudence !

---------------- Jacques Brel/Vieille ---------------

C'est pour pouvoir enfin botter les fesses
À ces vieillards qui nous ont dit
Que nos vingt ans, que notre jeunesse
Étaient le plus beau temps de la vie
C'est pour pouvoir enfin botter le cœur
À ceux qui nous volent nos nuits
Ces maladroits qui n'ont que leur ardeur
Croulants qui n'ont que leur ennui

C'est pour cela, jeunes gens,
Qu'au fond de moi s'éveille
Le désir ardent
De devenir vieille

C'est pour pouvoir enfin oser leur dire
À celles qui me jugent avec fureur
"Pauvres grognasses" c'est pour pouvoir vous dire
"Je vous pardonne votre laideur"
C'est pour pouvoir leur dire à ces matrones
Qui mille fois m'ont condamnée
"Comment voulez-vous qu'on vous pardonne
Vous qui n'avez même pas péché ?"

C'est pour cela, jeunes gens,
Qu'au fond de moi s'éveille
Le désir ardent
De devenir vieille

C'est pour pouvoir, au jardin de mon cœur,
Ne soigner que mes souvenirs
Vienne le temps où femme peut s'attendrir
Et ne plus jalouser les fleurs
C'est pour pouvoir enfin chanter l'amour
Sur la cithare de la tendresse
Et pour qu'enfin on me fasse la cour
Pour d'autres causes que mes fesses

C'est pour cela, jeunes gens,
Qu'au fond de moi s'éveille
Le désir ardent
De devenir vieille

C'est pour pouvoir un jour oser lui dire
Que je n'ai bu qu'à sa santé
Que quand j'ai ri c'était de le voir rire
Que j'étais seule quand j'ai pleuré
C'est pour pouvoir enfin oser lui dire
Un soir, en filant de la laine
Qu'en le trompant mais ça, oserai-je le dire,
Je me suis bien trompée moi-même

C'est pour cela, jeunes gens,
Qu'au fond de moi s'éveille
Le désir ardent
De devenir vieille

--------------- ? -----------

Un jour, vous verrez, mes agneaux, je changerai de peau. Je changerai de nom et de voiture. J'aurai des talons hauts et de la désinvolture et de larges ceintures et des dessous plus beaux que le dessus et des seins de petit Jésus qui feront tomber des empires. Vous pouvez rire, vous pouvez vous moquer, mes pauvres petits agneaux. Bêlez si vous voulez, vous verrez, vous verrez. J'habiterai un grand château datant de la reine Isabeau avec des tas d'armures pleines de confitures, trente-trois domestiques plus ou moins asiatiques marchant à pas feutrés sur des tapis faits main par des pestiférés. Vous verrez, vous verrez, mes pauvres petits béliers, je ne suis pas du tout celle que vous croyez. D'ici peu je vais rencontrer un marquis pour moi tout exprès fabriqué, un marquis tout à fait dans le vent dirigeant des usines de savants. Dès qu'il m'apercevra, son cœur bondira dans sa poitrine tel un hors-bord. - Oui, c'est elle, c'est la déesse, qu'il susurrera dans son for intérieur en liesse. Puis me prenant la main doucement à bâbord, il me conduira par le plus court chemin à l'église Saint-Nicolas et c'est là, dans le plus simple tralala, tous deux bénis par le grand archidiacre de Macédonie... Riez, riez, mes pauvres petits fiacres, riez, pauvres petits cercueils, que je deviendra la à tout jamais exquise marquise Bellavoine de Belladone et par de Bouvreuil.

---------------- Bertal-Maubon, Chamfleury/Sous les palétuviers -------------

L'amour, ce fruit défendu
Vous est donc inconnu ?
Ah ! Cela se peut-il,
Joli petit bourgeon d'avril ?

Ah ! Je ne l'ai jamais vu,
Jamais vu ni connu,
Mais mon cœur ingénu
Veut rattraper, vois-tu,
Tout le temps perdu !

Ah ! Rien ne vaut pour s'aimer
Les grands palétuviers,
Chère petite chose !

Ah ! Si les palétuviers,
Vous font tant frétiller,
Je veux bien essayer…

Ah ! Viens sous les pa …

Je viens de ce pas,
Mais j'y vais pas à pas !

Ah ! Suis-moi veux tu ?…

J' te suis, pas têtu',
Sous les grands palétu …

Viens sans sourciller,
Allons gazouiller
Sous les palétuviers

Ah oui ! Sous les papa papa
Sous les pa, les létu,
Sous les palétuviers …

Ah ! Je te veux sous les pa,
Je te veux sous les lé,
Les palétuviers roses …

Aimons-nous sous les palé,
Prends-moi sous les létu,
Aimons-nous sous l'évier !…

Ah ! L'amour me semble encor'
T'échapper, cher trésor,
Mais je veux tout oser
Pour un p'tit, tout petit baiser !

Un vertige c'est exquis ,
Un baiser c'est exquis ! …
Même un p'tit tout petit,
Je crains d'être pour lui
L'objet du mépris !…

Non, le mépris, je t'en prie,
Ce n'est pas dans mes prix,
Car je suis pris, mignonne !…

Ah! mon cœur est aux abois,
Tu peux prendre ô mon roi,
Mon corps au fond des bois …

Ah ! Viens sous les pa …

J'y vais de ce pas,
Mais j'y vais pas à pas !

Ah ! Suis-moi veux tu ?…

J' te suis, pas têtu',
Sous les grands palétu …

Viens sans sourciller,
Allons gazouiller
Sous les palétuviers

Ah ! viens sous les pa ...
Sous les papa papa
Sous les palétuviers …

Ah ! Je te veux sous les pa,
Je te veux sous les lé,
Les palétuviers roses …

Aimons-nous sous les palé,
Prends-moi sous les létu,
Aimons-nous sous l'évier !…

Si je comprends bien
Tu me veux, mon chien
Sous les grands palé…
Tu viens !…

------------------ Alphonse Allais/Les templiers ---------

En voilà un qu'était un type. Et un drôle de type ! Et d'attaque ! Vingt fois je l'ai vu, rien qu'en serrant son cheval entre ses cuisses arrêter tout l'escadron, net ! Il était brigadier à ce moment-là. Un peu rosse dans le service, mais charmant en ville. Ah ! Comment diable s’appelait-il ? Un sacré nom alsacien qui peut pas me revenir, comme Wurtz ou Schwartz... Oui, ça doit être ça, Schwartz. D'ailleurs, le nom ne fait rien à l'affaire. Il était natif de Neufbrisach, pas de Neufbrisach même, mais des environs. (C'est un récital et ça je ne le sais pas) Oh ! c'était un drôle de type, ce Schwartz ! Il faut que je vous raconte : Un dimanche - nous étions en garnison à Oran -, le matin, Schwartz me dit : « Qu’est-ce que nous allons faire aujourd’hui ? » Moi, je lui réponds : « Ce que tu veux, mon vieux Schwartz. » Alors nous tombons d’accord sur une partie de mer. Nous prenons un bateau, nous gagnons le large. Il faisait beau temps, un peu de vent, mais beau temps tout de même. Nous filions heureux, comme des dards, de voir disparaître à l’horizon la côte d’Afrique. Ça creuse, l’aviron ! Nom d’un chien, ah ! ah ! quel déjeuner ! Je me souviens notamment d'un certain jambonneau qui fut ratisssé jusqu’à l’indécence. Mais pendant ce temps-là, nous ne nous apercevions pas que la brise fraîchissait et que la mer commençait à clapoter d’une façon inquiétante. — Diable! dit Schwartz, il faudrait... Au fait, non, c’est pas Schwartz qu’il s’appelait. Il avait un nom plus long que ça, comme qui dirait Schwartzbach. Va pour Schwarzhach ! Schwartzbach me dit : « Il faudrait songer à rallier. » Mais je t’en fiche, de rallier ! Le vent soufflait en tempête. Nous voilà à la merci des flots. Nous gagnions le large avec une vitesse déplorable. Prêts à tout événement, nous avions oté nos bottes et notre veste. Le vent soufflait en tempête, la nuit faisait rage... la nuit tombait. Et puis l’obscurité arrive complètement. Il n’était près de minuit. Tout à coup, un craquement épouvantable. Nous venions de toucher terre. Où étions-nous ? Schwartzbach, ou plutôt Schwartzbacher, je me souviens maintenant, c’est Schwartzbacher ! Schwartzbacher, dis-je, qui connaissait sa géographie sur le bout du bi du doigt - Les Alsaciens sont très instruits -, me dit : — Nous sommes dans l’île de Rhodes, mon vieux. Est-ce que l’administration, entre nous, ne devrait pas mettre des plaques indicatrices sur toutes les îles de la Méditerranée? car c’est le diable pour s’y reconnaître quand on n’a pas l’habitude. II faisait noir comme dans un four. Trempés comme des soupes, nous grimpâmes les rochers de la falaise. Pas une lumière à l’horizon. C’était gai ! Et nous marchions dans les ajoncs maigres et dans les petits genêts piquants. Nous marchions sans savoir où, uniquement pour nous réchauffer. — Ah ! fit Schwartzbacher, j’aperçois une lueur, vois-tu, là-bas ? Je suivis la direction du doigt de Schwartzbacher, et effectivement une lueur brillait à l'horizon, mais très loin, une drôle de lueur. Alors nous reprîmes notre marche, en accélérant, et nous arrivâmes enfin. Sur des rochers se dressait un château d’aspect imposant, un haut château de pierre, où on n’avait pas l’air de rigoler tous les jours. Une des tours du château servait de chapelle et la lueur que nous avions aperçue n’était autre que l’éclairage sacré tamisé par les hauts vitraux gothiques. Des chants nous arrivaient, des chants graves et mâles, des chants qui vous mettaient le frisson dans le dos. — Entrons, fit Schwartzbacher, résolu. — Oui, mais par où ? — Cherchons une issue. À force de tourner autour du château, nous aperçûmes un petit mur que nous pûmes escalader. — Maintenant, à la cuisine, fit Schwartzbacher. Probablement qu’il n’y avait pas de cuisine dans l’immeuble parce qu'aucune odeur de fricot ne venait chatouiller nos narines. De temps en temps, une chauve-souris voletait et frôlait nos visages de sa sale peluche. Au détour d’un corridor, les chants que nous avions entendus, vinrent frapper nos oreilles de plus près. Nous devions nous trouver dans une grande pièce voisine de la chapelle. — Je vois ce que c’est, fit Schwartzbacher, - Non, Schwartzbachermann ! C'est sûr maintenant, c'est Schwartzbachermann qu'il s'appelait - nous sommes dans le château des Templiers. À peine avait-il terminé ces mots qu’une immense porte de fer s’ouvrit. Nous fûmes inondés de lumière. Des hommes étaient là, à genoux, quelques centaines, bardés de fer, casque en tête, et de haute stature. Ils se relevèrent avec un long tumulte de ferraille, se retournèrent et nous virent. Alors ils firent Sabre-main ! et se dirigèrent sur nous !. J’aurais bien voulu être ailleurs. Schwartzbachermann, sans se décontenancer retroussa ses manches, se mit en posture de défense et s’écria d’une voix forte : — Ah ! nom de Dieu ! messieurs les Templiers, quand bien même vous seriez mille... aussi vrai que je m’appelle Durand !... C'est ça ! C’est Durand qu’il s’appelait !

------------ Aristide Bruant/À Saint-Lazare ------------

C'est de la prison que j' t'écris,
Mon pauv' Polyte,
Hier, ben, j' sais pas c' qui m'a pris,
À la visite
C'est des maladies qui s' voient pas
Quand ça s' déclare,
N'empêche qu'aujourd'hui j' suis dans l' tas…
À Saint-Lazare !

Mais pendant c' temps-là, toi, vieux chien,
Qué qu' tu vas faire ?
Je peux t'envoyer rien de rien,
C'est la misère
Ici tout l' monde est décavé,
La braise est rare
Faut trois mois pour faire un linvé,
À Saint-Lazare !

Vrai, d' te savoir comm' ça, sans l' sou,
Je m' fais une bile !
T'es capab' de faire un sal' coup,
J' suis pas tranquille.
T'as trop d' fierté pour ramasser
Des bouts d' cigare,
Pendant tout l' temps que j' vas passer,
À Saint-Lazare !

Va-t'en trouver la grand' Nana,
Dis que j' la prie
D' casquer pour moi, j'y rendrai ça
À la sortie.
Surtout n'y fais pas d' boniments,
Pendant qu' je m' marre
Et que j' bois des médicaments,
À Saint-Lazare !

Et pis, mon p'tit loup, bois pas trop,
Tu sais qu' t'es teigne,
Et qu' quand t'as un p'tit coup d' sirop
Tu fous la beigne;
Si tu t' faisais coffrer, un soir,
Dans une bagarre,
Y a pus personne qui viendrait m' voir
À Saint-Lazare !

J' finis ma lettre en t'embrassant,
Adieu, mon homme
Malgré qu' tu soy' pas caressant,
Ah ! J' t'adore comme
J'adorais l' bon Dieu comme papa,
Quand j'étais p'tite
Et que j'allais communier à
Saint'-Marguerite.

--------------------- Robert Brasillach/La mort en face --------------

Si j'en avais eu le loisir, j'aurais sans doute écrit le récit des journées que j'ai vécues dans le cellule des condamnés à mort de Fresnes. On dit que la mort ni le soleil ne se regardent en face. J'ai essayé pourtant. Je n'ai rien d'un stoïcien et c'est dur de s'arracher à ce qu'on aime. Mais j'ai essayé pourtant de ne pas laisser à ceux qui me voyaient ou pensaient à moi une image indigne. Les journées, les dernières surtout, ont été riches et pleines. Je n'avais plus beaucoup d'illusions, surtout depuis le jour où j'ai appris le rejet de mon pourvoi en cassation. J'ai achevé le petit travail sur Chénier que j'avais commencé,

- Nul ne resterait donc pour attendrir l'histoire
Sur tant de justes massacrés !
Pour consoler leurs fils, leurs veuves, leur mémoire !
Contre des brigands abhorrés
Pour cracher sur leurs noms, pour chanter leur supplice
Allons, étouffe tes clameurs
Souffre, ô cœur gros de haine, affamé de justice.
Toi, vertu, pleure si je meurs. (Chénier)

J'ai aussi écrit quelques poèmes. Une de mes nuits a été mauvaise et, le matin, j'attendais. Mais les autres nuits, ensuite, j'ai dormi bien calmement. Les trois derniers soirs, j'ai relu le récit de la Passion, chaque soir, dans chacun des quatre Évangiles. Je priais beaucoup et c'est la prière, je le sais, qui me donnait un sommeil calme. Le matin, l'aumônier venait m'apporter la communion. Je pensais avec douceur à tous ceux que j'aimais, à tous ceux que j'avais rencontrés dans lm vie. Je pensais avec peine à leur peine. Mais j'essayais le plus possible d'accepter.

---------- Robert Brasillach/Chant pour André Chénier ---------

Debout sur le lourd tombereau,
À travers Paris surchauffé,
Au front la pâleur des cachots,
Au cœur le dernier chant d’Orphée
Tu t’en allais vers l’échafaud,
Ô mon frère au col dégrafé !


--------------- Robert Brasillach/Bijoux --------------

Je n'ai jamais eu de bijoux,
Ni bagues ni chaîne au poignet,
Ce sont choses mal vues chez nous ;
Mais on m'a mis la chaîne aux pieds.

On dit que ce n'est pas viril ;
Les bijoux sont faits pour les filles ;
Aujourd'hui comment se fait-il
Qu'on m'ait mis la chaîne aux chevilles ?

Il faut connaître toutes choses,
Être curieux du nouveau ;
Étrange est l'habit qu'on m'impose
Et bizarre ce double anneau.

Le mur est froid, la soupe est maigre
Mais je marche, ma foi, très fier,
Tout résonnant comme un roi nègre
Paré de ses bijoux de fer.

----------- Robert Brasillach/Le testament d'un condamné ---------

L'an trente-cinq de mes années
Ainsi que Villon prisonnier,
Comme Cervantès enchaîné
Condamné comme André Chénier,
Devant l'heure des Destinées
Comme d'autres en d'autres temps
Sur ces feuilles mal griffonnées
Je commence mon testament

En premier , je laisse mon âme
À Dieu qui fut son créateur
Ni sainte ni pure, je sais
Seulement celle d'un pêcheur ;
Puissent dire les saints français
Qui sont ceux de la confiance
Qu'il ne lui arriva jamais
De pécher contre l'espérance

Et puis je laisse mon amour
Et mon enfance, avec mon cœur,
Je laisse vraiment tout moi-même
Ou, s'il existe, le meilleur

À toi, à la première image
Au sourire sur mon berceau
À la tendresse et au courage
À la féerie des jours si beaux
Soleil même dans les sanglots
Fierté aux temps les plus méchants
Pour qui rien ne change à nouveau
L'âge qu'a toujours ton enfant

Quelques ombres, quelques visages
Ont droit encore à quelques grains
Finissons vite le partage
Avant que vienne le destin
Tous ceux-là qui, garçons ou filles
Sont venus couper mon chemin
Peuvent bien, dans la nuit qui brille
Attendre avec moi le matin

Pour eux tous j'avais les mains pleines
Elles sont vides maintenant
Des images les plus lointaines
Du passé le plus émouvant
Je ne garde pour emporter
Au-delà des terres humaines
Loin des plaisirs de mes étés
Des amitiés qui furent miennes

Que ce qu'on ne peut m'enlever
L'amour et le goût de la terre
Le nom de ceux dont je rêvais
Au cœur de mes nuits de misère
Les années de tous mes bonheurs
La confiance de mes frères
Et la pensée de mon honneur
Et le visage de ma mère

-------------- Robert Brasillach/Lazare --------------

Tout, quand vous voulez, Seigneur, est possible
Le verrou se tire au seuil du cachot
Le fusil s'abaisse au bord de la cible
Les morts qu'on pleurait sortent du tombeau

Compagnon de Dieu, Lazare, mon frère
Viendrez-vous demain, viendrez-vous ce soir
Ô vous né deux fois aux joies de la terre
Patron à jamais des derniers espoirs ?

Près du monument se tient invisible
La petit fille aux yeux de matin
Tout, quand vous voulez, Seigneur, est possible
L'Enfant Espérance a joint les deux mains

Je remets, Seigneur, aux plis de sa robe
La peine des miens, l'étreinte du cœur
Que l'enfant me rende, à l'heure de l'aube
Le jour de la terre... ou sinon, d'ailleurs

----------- Robert Brasillach/ Chant pour André Chénier --------------

Et ceux que l'on mène au poteau
Dans le matin glacé
Au front la pâleur des cachots
Au cœur le dernier chant d’Orphée
Tu leur tends la main sans un mot
Ô mon frère au col dégrafé !

-------------- Aragon/J'entends, j'entends ----------------

J’en ai tant vu qui s’en allèrent
Ils ne demandaient que du feu
Ils se contentaient de si peu
Ils avaient si peu de colère

J’entends leurs pas, j’entends leurs voix
Qui disent des choses banales
Comme on en lit sur le journal
Comme on en dit le soir chez soi

Ce qu’on fait de vous, hommes, femmes
O pierre tendre tôt usée
Et vos apparences brisées
Vous regarder m’arrache l’âme

Les choses vont comme elles vont
De temps en temps la terre tremble
Le malheur au malheur ressemble
Il est profond, profond, profond

Vous voudriez au ciel bleu croire
Je le connais, ce sentiment
J’y crois aussi moi par moments
Comme l’alouette au miroir

J’y crois parfois, je vous l’avoue
À n’en pas croire mes oreilles
Ah ! je suis bien votre pareil
Ah ! je suis bien pareil à vous

À vous comme les grains de sable
Comme le sang toujours versé
Comme les doigts toujours blessés
Ah ! je suis bien votre semblable

J’aurais tant voulu vous aider
Vous qui semblez autres moi-même
Mais les mots qu’au vent noir je sème
Qui sait si vous les entendez

Tout se perd et rien ne vous touche
Ni mes paroles ni mes mains
Et vous passez votre chemin
Sans savoir que ce que dit ma bouche

Votre enfer est pourtant le mien
Nous vivons sous le même règne
Et lorsque vous saignez je saigne
Et je meurs dans vos mêmes liens

Quelle heure est-il, quel temps fait-il ?
J’aurais tant aimé cependant
Gagner pour vous, pour moi perdant
Avoir été peut-être utile

C’est un rêve modeste et fou
Il aurait mieux valu le taire
Vous me mettrez avec en terre
Comme une étoile au fond d’un trou

-------------------- Apollinaire/L'adieu ----------------------

J’ai cueilli ce brin de bruyère
L’automne est morte, souviens-t’en
Nous ne nous verrons plus sur terre
Odeur du temps, brin de bruyère
Et souviens-toi que je t’attends

------------ Victor Hugo/Demain dès l'aube... ---------------

Demain, dès l’aube, à l’heure où blanchit la campagne,
Je partirai. Vois-tu, je sais que tu m’attends.
J’irai par la forêt, j’irai par la montagne.
Je ne puis demeurer loin de toi plus longtemps.

Je marcherai les yeux fixés sur mes pensées,
Sans rien voir au dehors, sans entendre aucun bruit,
Seul, inconnu, le dos courbé, les mains croisées,
Triste, et le jour pour moi sera comme la nuit.

Je ne regarderai ni l’or du soir qui tombe,
Ni les voiles au loin descendant vers Honfleur,
Et quand j’arriverai, je mettrai sur ta tombe
Un bouquet de houx vert et de bruyère en fleur.

----------- Pierre de Ronsard/Quand au temple nous serons... -----------

Quand au temple nous serons
Agenouillés, nous ferons
Les dévots selon la guise
De ceux qui pour louer Dieu
Humbles se courbent au lieu
Le plus secret de l'église.

Mais quand au lit nous serons
Entrelacés, nous ferons
Les lascifs selon la guise
Des amants qui librement
Pratiquent folâtrement
Dans les draps cent mignardises.

Pourquoi doncque, quand je veux
Ou mordre tes beaux cheveux,
Ou baiser ta bouche aimée,
Ou toucher à ton beau sein,
Contrefais-tu la nonnain
Dedans un cloître enfermée ?

Pour qui gardes-tu tes yeux
Et ton sein délicieux,
Ta bouche, ta lèvre jumelle ?
En veux-tu baiser Pluton
Là-bas, après que Charon
T'aura mise en sa nacelle ?

Ton teste n'aura plus de peau,
Et ton visage si beau
N'aura veines ni artères :
Tu n'auras plus que les dents
Telles qu'on les voit dedans
Les têtes des cimetières.

Doncque, tandis que tu vis,
Change, maîtresse, d'avis,
Et ne m'épargne ta bouche :
Incontinent tu mourras,
Lors tu te repentiras
De m'avoir été farouche.

Ah, je meurs ! Ah, baise-moi !
Ah, maîtresse, approche-toi !
Tu fuis comme faon qui tremble.
Au moins souffre que ma main
S'ébatte un peu dans ton sein,
Ou plus bas, si bon te semble.

--------------- Edmond Rostand/Le divan------------------

Quand on est couché sur le divan bas
Près de la fenêtre,
C’est délicieux, car on ne sait pas
Où l’on peut bien être.

Mollement couché, des coussins au dos,
On goûte une joie :
On ne voit plus rien entre les rideaux,
Que le ciel de soie !

Ni sordide mur, ni toit
Ni sommet d'arbre de décembre
Mais on revoit tout
Sitôt qu'on se met debout dans la chambre

Dès qu’on est debout, on voit brusquement
Tout ça reparaître.
On s’étend : plus rien que du firmament
Dans une fenêtre.

C’est pourquoi, souvent, quand je me sens las
De vulgaire vie,
Pendant tout un jour, sur le divan bas,
Je rêve et j’oublie.

Et je n’aperçois que du bleu, du bleu,
Du bleu dans la baie ;
Le soleil y vient, une heure, au milieu,
Faire sa flambée ;

Ah ! ne pas bouger ! ne pas faire un pas
Vers cette fenêtre !
Croire que la cour affreuse n’est pas
Et ne peut pas être !

Ah ! dire au tableau : « Je ne te permets
Que ce qui s’étoile ! »
Se placer toujours pour ne voir jamais
Le bas de la toile !

Ce serait trop beau ! — Ne pas lire tout.
Choisir dans le livre ! —
Mais on ne peut pas ! Sans être debout.
On ne peut pas vivre !

Ce qu’il faut pouvoir, ce qu’il faut savoir.
C’est garder son rêve ;
C’est se faire un ciel qu’on puisse encor voir
Lorsque l’on se lève ;

C’est avoir des yeux qui, voyant le laid,
Voient le beau quand même ;
C’est pouvoir rester, parmi ce qu’on hait,
Avec ce qu’on aime !

----------------------- Charles Péguy/L'argent ------------

De mon temps tout le monde chantait. Dans tous les corps de métier on chantait. Dans ce temps-là on ne gagnait pour ainsi dire rien. Et pourtant il y avait dans les plus humbles maisons une sorte d'aisance dont on a perdu le souvenir. Au fond, on ne comptait pas. Et on n'avait pas à compter. On ne gagnait rien, on ne dépensait rien, et tout le monde vivait. On pouvait élever des enfants. Et on en élevait. Il y avait un honneur incroyable du travail, un honneur absolu comme c'est le propre d'un honneur. Tous ces honneurs convergeaient en cet honneur : Une décence et une finesse de langage, un respect du foyer , un sens du foyer, de tous les respects. D'ailleurs le foyer se confondait très souvent avec l'atelier et l'honneur du foyer et celui de l'atelier était le même. Tout était une élévation intérieure et une prière, toute la journée, le sommeil et la veille, le travail et le peu de repos, le lit et la table, la soupe et le bœuf, la maison et le jardin, la porte et la rue, la cour et le pas de porte, et les assiettes sur la table. Le travail était une prière et l'atelier un oratoire. Nous avons connu des ouvriers qui avaient envie de travailler. Ils se levaient le matin, et à quelle heure ! et ils chantaient à l'idée qu'ils partaient travailler. À onze heures, ils chantaient en allant à la soupe. Travailler était leur joie et la racine profonde de leur être, et la raison de leur être. Nous avons connu ce soin poussé jusqu'à la perfection, égal dans l'ensemble, égal dans le plus infime détail. Nous avons connu cette piété de l'ouvrage bien faite. J'ai vu toute mon enfance rempailler des chaises du même esprit et du même cœur et de la même main que ce même peuple avait taillé ses cathédrales. Il fallait qu'un bâton de chaise fût bien fait. Il ne fallait pas qu'il fût bien fait pour le salaire ou moyennant le salaire, il ne fallait pas qu'il fût bien fait pour le patron ni pour les connaisseurs ni pour les clients du patron. Il fallait qu'il fût bien fait lui-même en lui-même pour lui-même. Une tradition venue, montée du plus profond de la race. Un honneur voulait que ce bâton de chaise fût bien fait. Toute partie dans la chaise qui ne se voyait pas était exactement aussi parfaitement faite que ce qu'on voyait. C'est le principe même des cathédrales.

---------- Francis Jammes/De l'Angélus de l'aube à l'Angélus du soir ---------

Mon Dieu, vous m'avez appelé parmi les hommes. Me voici. Je souffre et j’aime. J’ai parlé avec la voix que vous m’avez donnée. J'ai écrit avec les mots que vous avez enseignés à ma mère et à mon père qui me les ont transmis. Je passe sur la route comme un âne chargé dont rient les enfants et qui
baisse la tête. Je m’en irai où vous voudrez, quand vous voudrez.

--------------- Jacques Brel/Les vieux -----------------

Les vieux ne parlent plus ou alors seulement parfois du bout des yeux
Même riches ils sont pauvres, ils n'ont plus d'illusions et n'ont qu'un cœur pour deux
Chez eux, ça sent le thym, le propre, la lavande et le verbe d'antan
Que l'on vive à Paris, on vit tous en province quand on vit trop longtemps
Est-ce d'avoir trop ri que leur voix se lézarde quand ils parlent d'hier
Et d'avoir trop pleuré que des larmes encore leur perlent aux paupières ?
Et s'ils tremblent un peu est-ce de voir vieillir la pendule d'argent
Qui ronronne au salon, qui dit oui qui dit non, qui dit : je vous attends ?

Les vieux ne rêvent plus, leurs livres s'ensommeillent, leurs pianos sont fermés
Le petit chat est mort, le muscat du dimanche ne les fait plus chanter
Les vieux ne bougent plus, leurs gestes ont trop de rides, leur monde est trop petit
Du lit à la fenêtre, puis du lit au fauteuil et puis du lit au lit
Et s'ils sortent encore bras dessus, bras dessous, tout habillés de raide
C'est pour suivre au soleil l'enterrement d'un plus vieux, l'enterrement d'une plus laide
Et le temps d'un sanglot, oublier toute une heure la pendule d'argent
Qui ronronne au salon, qui dit oui qui dit non, et puis qui les attend

Les vieux ne meurent pas, ils s'endorment un jour et dorment trop longtemps
Ils se tiennent la main, ils ont peur de se perdre et se perdent pourtant
Et l'autre reste là, le meilleur ou le pire, le doux ou le sévère
Cela n'importe pas, celui des deux qui reste se retrouve en enfer
Vous le verrez peut-être, vous la verrez parfois en pluie et en chagrin
Traverser le présent en s'excusant déjà de n'être pas plus loin
Et puis fuir devant vous une dernière fois la pendule d'argent
Qui ronronne au salon, qui dit oui qui dit non, qui leur dit : je t'attends
Qui ronronne au salon, qui dit oui qui dit non et puis qui nous attend.

---------------------- Jules Romains/in Europe --------------

Pourtant j’écoute dans un arbre
Un oiseau qui ne se tait pas.
Il y a juste au pied de l’arbre
Beaucoup de tombes serrées.
Il les voit, il les voit sans doute, il les voit,
Toutes blanches entre les feuilles.
Mais il chante le même chant
Que sur une meule,de blé...

-------------------- Alfred de Musset/La nuit d'août -------------

Puisque l’oiseau des bois voltige et chante encore
Sur la branche où ses œufs sont brisés dans le nid ;
Puisque la fleur des champs entrouverte à l’aurore,
Voyant sur la pelouse une autre fleur éclore,
S’incline sans murmure et tombe avec la nuit;
Puisqu’au fond des forêts, sous les toits de verdure,
On entend le bois mort craquer dans le sentier,
Et puisqu’en traversant l’immortelle nature,
L’homme n’a su trouver de science qui dure,
Que de marcher toujours et toujours oublier ;
Puisque, jusqu’aux rochers, tout se change en poussière;
Puisque tout meurt ce soir pour revivre demain ;
Puisque c’est un engrais que le meurtre et la guerre ;
Puisque sur une tombe on voit sortir de terre
Le brin d’herbe sacré qui nous donne le pain ;

Ô Muse, que m’importe ou la mort ou la vie ?
J’aime, et je veux pâlir ; j’aime et je veux souffrir ;
J’aime, et pour un baiser je donne mon génie ;
J’aime, et je veux sentir sur ma joue amaigrie
Ruisseler une source impossible à tarir.
J’aime, et je veux chanter la joie et la paresse,
Ma folle expérience et mes soucis d’un jour,
Et je veux raconter et répéter sans cesse
Qu’après avoir juré de vivre sans maîtresse,
J’ai fait serment de vivre et de mourir d’amour.
Dépouille devant tous l’orgueil qui te dévore,
Cœur gonflé d’amertume et qui t’es cru fermé.
Aime, et tu renaîtras ; fais-toi fleur pour éclore.
Après avoir souffert, il faut souffrir encore ;
Il faut aimer sans cesse, après avoir aimé !

-------------- ? --------------

(Final ! Attention !)
Amour qui passe, amour qui passe
Amour fragile .......?............
Amour d'un jour que l'heure efface
Ô vieil amour qui fut si sourd
En nous ...?.... nos larmes nous viennent
Nous rend nos âmes meurtries à vie
Souffrir d'amour a tant de charme qu'on souffre plus une fois guéri
Souffrir d'amour a tant de charme qu'on souffre plus une fois guéri



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